Du féminisme militant à l’homosexualité banalisée

Drame Catherine Corsini ressuscite les années féministes dans «La Belle Saison»

Cécile de France et Izïa Higelin y forment un couple crédible et attachant

Les amours entre femmes seraient-elles à la mode? C’est en tout cas dans la brèche ouverte par La Vie d’Adèle que s’engouffre Catherine Corsini avec La Belle Saison. A 59 ans, presque une pionnière qui a produit avec une rare régularité depuis 1987: une douzaine de films et téléfilms, dont La Nouvelle Eve, Partir et Trois Mondes. Mais aussi, elle le mentionne au passage dans son dossier de presse, une femme qui préfère les femmes, comme un certain nombre de consœurs. Ce qui lui conférerait une autre légitimité qu’à Abdellatif Kechiche ou à Todd Haynes dans Carol, révélé à Cannes cette année? Peut-être, mais sans donner un meilleur film pour autant. La nouveauté, c’est plutôt que ce sujet autrefois «sulfureux» soit devenu celui d’un «film du milieu», de bonne facture classique, applaudi sur la Piazza de Locarno.

Avec son action située au début des années 1970, alors que la cinéaste elle-même a débuté dix ans plus tard, on peut également soupçonner Corsini de surfer sur la vague d’Après Mai d’Olivier Assayas. «Je me suis rendu compte que beaucoup des acquis sur lesquels je vis aujourd’hui, on les doit aux féministes de ces années-là qui se sont engagées, battues, se justifie-t-elle. Un grand nombre étaient homosexuelles et grâce à ce mouvement, enfin, elles pouvaient faire entendre leur voix. […] Mais j’ai aussi compris que le féminisme remettait simplement l’humain au centre, et c’est devenu le grand principe d’écriture du film. Comment lier l’intime et l’Histoire.»

Nous voici donc en 1971, pour une drôle de romance entre ville et campagne. Fille de paysans dans la Creuse, Delphine, 23 ans, subit un premier chagrin d’amour: celle qu’elle fréquentait en secret a décidé de mettre fin à cette liaison «pas sérieuse» et de rentrer dans le rang en se mariant. Partie à Paris pour échapper au carcan familial, Delphine y trouve un travail en usine et croise un jour une bande de militantes délurées. Parmi elles, Carole, 35 ans, qui l’invite à les rejoindre. Entre les deux femmes naît alors un amour qui ne va pas aller de soi, surtout pour Carole, professeure d’espagnol vivant en couple avec Manuel, un homme pas macho. Mais aussi suite au retour forcé de Delphine à la ferme, après que son père est devenu invalide…

La réussite de son film, la cinéaste la doit avant tout au couple qu’elle a réuni à l’écran, aussi crédible qu’attachant. Izïa Higelin (fille de Jacques, également chanteuse et repérée dans Samba) a le physique un peu lourd et la réticence d’une fille de la campagne, tandis que Cécile de France, actrice sans tabou qui a déjà joué son lot de lesbiennes (dans Haute Tension, L’Auberge espagnole et ses suites, sans oublier Sœur Sourire), irradie véritablement la nouvelle liberté de l’époque. Entre elles, ce sera un cas d’école d’opposés qui s’attirent mais aussi de contradictions fatales.

Homosexuelle à la fois assumée et cachée par nécessité, dans une société campagnarde profondément patriarcale, Delphine éclôt vraiment au contact de ces femmes modernes. Mais de retour à la ferme, elle retombe vite dans son vieux fonctionnement et demande à Carole une discrétion dont celle-ci ne sera pas capable. Quant à Carole, qui vit sa révolution sexuelle, elle est bientôt la victime d’un amour-passion dévorant, bien loin de son idéal de liberté. Bref, tout est en place pour une histoire d’amour à contretemps, aux lendemains doux-amers.

Filmée de manière explicite, leur relation n’aura toutefois pas besoin d’un embrasement des sens façon Adèle pour faire ensuite apparaître sa dimension mélancolique. Une lumière chaude et une musique lyrique (Grégoire Hetzel sur le mode Delerue/Truffaut) auront tôt fait de s’en charger, comme pour rappeler que cette histoire se déroule déjà au passé. L’hommage au mouvement féministe à travers les prénoms empruntés à deux de ses personnages clés, l’actrice Delphine Seyrig et la vidéaste Carole Roussopoulos, en est un autre signe, sans pour autant amener un surcroît de modernité formelle.

Autrement dit, La Belle Saison n’a jamais l’urgence émotionnelle ni la conscience artistique de La Vie d’Adèle ou d’Après Mai, pas plus que l’immédiateté de L’Une chante, l’autre pas (Agnès Varda, 1977), splendide chronique d’une simple amitié féminine de l’époque. Œuvre d’une suiveuse prudente qui célèbre les pionnières, le film a donc clairement ses limites. Par contre, si on le considère à la suite de La Répétition (2001), première approche timide de sa préférence amoureuse par Catherine Corsini, et Les Invisibles de Sébastien Lifshitz (2012), important documentaire sur l’homosexualité cachée qui l’a bouleversée et servi de déclencheur, il conserve un intérêt certain.

Malgré la distance de la fiction, on y devine un engagement et un désir de témoigner sincères qui dictent un réalisme et une générosité par moments admirables. Le traitement de la gent masculine (le brave Manuel, mais aussi Antoine, soupirant malheureux de Delphine), jamais placée de manière simpliste sur le banc des accusés, est ainsi appréciable. Par contre, le rôle de la mère de Delphine (admirablement incarnée par Noémie Lvovsky), d’abord potentiellement compréhensive puis d’une violence caricaturale, réduit à nouveau le propos, trop confortable pour le spectateur. Certes, Delphine et Carole auront grandi l’une au contact de l’autre, mais pour finir la tonalité sentimentale l’emporte sans partage. Tout le contraire de cette admirable autre romance lesbienne sortie il y a peu, The Summer of Sangaïlé de la Lituanienne Alanté Kavaïté, d’une fraîcheur autrement actuelle et d’une inspiration de mise en scène incomparable.

VV La Belle Saison, de Catherine Corsini (France, 2015), avec Cécile De France, Izïa Higelin, Noémie Lvovsky, Benjamin Bellecour, Kévin Azaïs, Jean-Henri Compère, Laetitia Dosch, Bruno Podalydès. 1h45.

Œuvre d’une suiveuse prudente qui célèbre les pionnières, le film a clairement ses limites