Connaissez-vous Joséphine Clofullia, née Joséphine Boisdechêne en 1829 (ou 1830) à Versoix? Non? Vous n'êtes pas les seuls par ici... Il est un indice qui ne trompe pas: si Joséphine Clofullia a droit à sa page Wikipedia, ladite page n'existe qu'en anglais, espagnol et finnois – étrange tout de même pour une Versoisienne*...

Eh bien figurez-vous que si Joséphine Clofullia est si connue dans le monde anglo-saxon, c'est parce qu'elle l'a parcouru de fond en comble dans les valises de Phineas Taylor Barnum, créateur du cirque du même nom – et surtout grand ordonnateur de freak shows. C'est bien là que Joséphine s'illustra. Pourquoi? Parce qu'elle fut la première femme à barbe à obtenir une renommée mondiale.

Des monstres partout

C'est son destin que nous déroulent, dans une vidéoconférence (coronavirus oblige), les deux coordinateurs de la médiation culturelle numérique des Bibliothèques municipales (BM) de Genève, Cassandre Poirier Simon et Nic Ulmi – un ancien du Temps, par ailleurs. Durant tout ce début d'année 2020, les BM ont mis sur pied une série d'événements (conférences, ateliers, etc...) centrés sur la thématique de la monstruosité. Cet exercice filmé à deux à voix pourrait en être considéré comme le point d'orgue, tant il s'avère riche de surprises.

Bien entendu, le plaisir de cette histoire vient tout d'abord de son caractère proprement époustouflant. La vie de Joséphine est un roman: de tréteaux en cirques, son odyssée la fera traverser la France, l'Angleterre (elle y épousera le peintre grison Fortuné Clofullia, non sans qu'un médecin londonien ait d'abord attesté qu'elle était bien une femme), les Etats-Unis (avec Barnum), le Canada, Cuba, et même l'Australie.

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Mais c'est peut-être surtout la manière dont il est construit qui rend ce récit si passionnant. Pour reconstituer le destin de cette femme à barbe originelle, Cassandre Poirier Simon et Nic Ulmi se sont appuyé sur toute une série d'archives: physiques (comme la réserve iconographique des BM) et numériques (comme, par exemple, Le Temps Archives, la plateforme que nous avons bâtie avec l'aide du Laboratoire d'Humanités digitales de l'EPFL, et qui donne accès aux éditions de La Gazette de Lausanne, du Journal de Genève et du Nouveau Quotidien).

Plus concrètement, les deux conférenciers ont procédé à des recherches par mots-clé («phénomène» est une des unités lexicales qu'ils ont le plus utilisées) dans ces différentes bases de données. Le résultat de ces requêtes a bien entendu servi à restituer la geste de Joséphine Clofullia. Mais la méthode a surtout permis de construire un très intéressant cabotage d'une source annexe à une autre: de minute en minute, on passe de Joséphine à Conchita Wurst puis à la Mère Robineau (une autre femme à barbe genevoise, qu'on peut voir dans un tableau d'Henri-Germain Lacombe exposé à la Maison Tavel); on s'aventure dans la Genève du XIXe siècle et ses hôtels aujourd'hui disparus – et jusqu'à Chypre, on l'on trouve des représentations d'Aphrodite barbue. Bref, on a là le goût de la variété dans ce qu'il a de meilleur.


Après Joséphine, les BM prévoient la mise en ligne de deux autres vidéoconférences du même tonneau: la première parlera des «divios» genevois – ces «faux sauvages», dévoreurs de volaille vivante, que l'on montrait dans les foires. La seconde s'intéressera «à la mystérieuse figure velue de Rham-A-Sama et à son passage crucial dans les baraques foraines et les laboratoires des éminences médicales en Suisse romande».

* Mise à jour (29 mars 2020, 14h36): une version française de la notice Wikipedia consacrée à Joséphine vient d'être mise en ligne.