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Série TV

La femme du château

Lancée ce jeudi sur Arte, la série «Borgen» brille par sa description des mécanismes de l’Etat. Ce thème inspire de plus en plus la fiction TV. Trois raisons pour suivre cette proposition danoise

La première ministre est seule derrière son large bureau, debout. Elle lance un ultime coup de fil. Puis elle craque. Balaie le plateau d’un revers de main, envoie à terre dossiers et vase à fleurs. Final, temporaire, de dix épisodes marquants.

Lancée à l’automne 2010 dans son pays (une troisième saison est en cours de production), la série Borgen apparaît sur Arte dès ce jeudi. En début de soirée: un pari pour la chaîne culturelle. Trois raisons pour croire à cette nouvelle pépite venue du Danemark.

Une belle évocation des effets du pouvoir

Borgen («Le Château», lieu du parlement et des bureaux du premier ministre à Copenhague) décrit l’accession de la leader du parti centriste au poste de première ministre – ministre d’Etat, selon la dénomination danoise. Birgitte Nyborg (interprétée par Sidse Babett Knudsen) obtient le poste en raison d’un scandale, le sortant étant accusé de collusion entre vie privée et responsabilité publique. Le ton est donné avant même le début de l’action: chaque épisode est précédé d’une citation fameuse de Machiavel, surtout, mais aussi de Churchill, Mao ou Lénine.

Précise, la narration détaille les enjeux sur trois plans; les difficiles négociations avec le parlement, car la coalition mise en place est fragile; les non moins houleuses relations avec les médias, en particulier la première chaîne de TV nationale dont la journaliste vedette a eu une liaison avec le communicateur de Birgitte Nyborg; et les conséquences d’une telle responsabilité sur la vie de famille.

Le créateur, Adam Price, n’a pas caché son inspiration première, A la Maison Blanche (The West Wing), la passionnante série d’Aaron Sorkin (ensuite scénariste de Social Network) qui explora l’entourage du président américain de 1999 à 2006. Borgen prend toutefois une grande distance par rapport à son modèle, en suivant de plus près les tensions triangulaires du gouvernement, des chefs de file du législatif et des médias.

Historienne des séries TV (LT du 07.11.2011), maître de conférences à l’Université de Picardie, à Amiens, Marjolaine Boutet salue ce choix: «On assiste à la description fine d’un système parlementaire à plusieurs partis, ce qui est rare dans la fiction télévisuelle. En raison de leur propre système, les Américains se concentrent davantage sur la présidence. En France, une approche du côté du parlement et des partis a longtemps été impossible: les responsables des chaînes disaient aux scénaristes que ce serait trop compliqué…»

Des figures féminines au premier plan

«Si je laissais mes émotions interférer avec mon travail, je ne serais pas ministre d’Etat», dit un jour Birgitte sur le plateau de TV1. La série d’Adam Price constitue aussi un beau portrait de femme politique, déchirée par les impératifs de la fonction. «Tous les personnages principaux, les moteurs de l’intrigue, sont féminins», relève Marjolaine Boutet qui souligne la figure de la journaliste, «professionnelle se battant dans un monde du travail dominé par les hommes».

S’agissant de l’héroïne politique, quelques précédents récents existent. Aux Etats-Unis, il y eut Commander in chief, en 2005; puis en France l’année suivante, L’Etat de Grace . Des histoires de femmes propulsées à la tête de leur pays. Des fictions toutefois pâlottes face à la proposition danoise, bien plus franche dans sa dissection de la cellule familiale – le couple, surtout – exposée à une telle pression. Pour Marjolaine Boutet, «dans les deux précédents cas, la vie privée de l’héroïne prenait le pas. Borgen est plus équilibrée, et pour cette raison, bien plus passionnante. Le fait que Birgitte soit une femme importe à peine au début, elle manifeste quelques préoccupations féminines – dans le choix des robes! Mais peu à peu, c’est la façon dont le pouvoir change un individu qui s’impose comme le thème central. Ses problèmes de couple deviennent d’ailleurs les mêmes que ceux de son prédécesseur…»

Ainsi, le bercail familier devient lieu de divisions, au même titre que le bureau d’Etat. Si la série accuse un léger relâchement en cours de saison, les deux derniers épisodes atteignent un sommet dans cette analyse. Le ministre des Finances, ami proche de Birgitte, dresse le constat: «C’est une terrible contradiction. Au parlement, nous nous battons pour la famille moderne, dans laquelle les deux parents travaillent. Mais dans le ménage du premier ministre, le conjoint doit rester à la maison.»

Une perle dans la vague de fictions politiques

Après le phénomène Forbrydelsen (The Killing), dont la deuxième saison sort ici en DVD à la fin du mois, Borgen prouve le miracle danois, et sa diversité. Loin du trépidant suspense policier de Søren Sveistrup, le feuilleton d’Adam Price s’inscrit dans une vague actuelle. Outre les cinéastes, les créateurs de séries TV investissent le champ politique avec gourmandise, parfois à l’ombre de la toujours omniprésente The West Wing.

Ces trois dernières semaines, France 2 a montré Les Hommes de l’ombre, plus favorablement accueillie que les précédentes tentatives hexagonales.

Aux Etats-Unis, c’est presque la déferlante. Le mouvement a commencé en octobre dernier, sur la chaîne câblée Starz, avec Boss, que coproduit Gus Van Sant. Ou les manœuvres d’un maire de Chicago atteint d’une maladie dégénérative, qui tente de cacher ce fait pour poursuivre son parcours politique. Et HBO va présenter le 10 mars le téléfilm Game Change, sur les coulisses du scrutin de 2008, dans laquelle Julianne Moore campe Sarah Palin; puis, dès le 22 avril, la série Veep, avec Julia Louis Dreyfus (naguère dans Seinfeld) en vice-présidente.

Opportunisme des producteurs et diffuseurs en période électorale? Marjolaine Boutet acquiesce, tout en nuançant: «Les Anglais pratiquent depuis longtemps la fiction politique, notamment en raison d’une tradition de moquerie des hommes au pouvoir. En Europe ou aux Etats-Unis, le genre s’installe peut-être, de la même manière qu’on ne parle plus de vagues de séries policières, ou médicales: ces domaines sont constamment représentés… Des œuvres comme Borgen, ou Boss, montrent que l’on apprend à produire des séries politiques de qualité. Ces prochaines années montreront si ce registre s’impose durablement.»

De son côté, le réseau NBC, qui montra The West Wing, a acheté les droits de Borgen pour une éventuelle adaptation américaine, sans autre précision à ce stade. La boucle serait alors bouclée.

Borgen, une femme au pouvoir. Arte, dès ce jeudi, 20h35 (deux épisodes).

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