Donner la vie et mettre la sienne entre parenthèses. A peine a-t-elle accouché – Chaos s’ouvre sur cette première scène musclée – qu’Hayat doit quitter sa terre natale, une ville en guerre au Moyen-Orient, pour rejoindre l’Occident. C’est que la jeune femme est recherchée par les militaires pour s’être dressée contre l’occupant. Dans un pays qu’on imagine être la Suisse, Hayat reprend pied dans un EMS, d’abord comme nettoyeuse, puis comme animatrice.

Au Théâtre Pitoëff, à Genève, Valentine Sergo, experte en migration, raconte cette fable contemporaine de manière touchante, quoique un peu trop scolaire. La performance des comédiens autour de l’héroïne est de taille. A trois, ils composent plus de 15 personnages!

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Nasma Moutaouakil. On a découvert et immédiatement apprécié la jeune comédienne dans Les Séparables, spectacle d’Am Stram Gram où deux enfants amoureux étaient déchirés par le racisme primaire de leurs pères. Dans Chaos, Nasma Moutaouakil compose Hayat à plusieurs âges de sa vie. Elle est formidable de présence et de charme. A ses côtés, Ann-Shlomit Deonna, Wissam Arbache et Bastien Blanchard incarnent les figures de son quotidien.

Il y a la mère d’Hayat. Le personnage est lourd. Portée par Ann-Shlomit Deonna, cette mère ferme les yeux sur les mauvais traitements que son mari inflige à Hayat avant de le punir à sa manière. Puis la comédienne joue la professeure de danse, qui prend d’abord soin de la jeune fille rejetée avant de la contraindre, elle aussi, à un destin sacrifié. Ann-Shlomit Deonna est encore Nour, la fille d’Hayat qui, résiliente, se construit sur des cendres. Enfin, en Suisse, où le ton est plus léger, la quadragénaire compose une femme médecin, stricte mais juste, et Janine, une pensionnaire âgée, aussi craquante que perchée.

A gauche l’ordre, à droite le chaos

Le plateau – sans décor à l’exception de paravents sur roulettes – est séparé en deux. A gauche, le monde de l’EMS où Hayat reprend doucement confiance en elle. A droite, la table familiale où se noue le drame chaotique. Au milieu, le monde de la rue dans laquelle la jeune fille habite dès ses 16 ans et danse son tourment. Heureusement, elle y croise un militaire qui la soutient; Samy, qui devient son petit ami, et Amir, son jeune frère qui ensoleille sa vie. Bastien Blanchard prête son talent à ces personnages contrastés. Dans l’EMS, le comédien qui aime (faire) rire incarne encore Monsieur Rolk, un pensionnaire italien communiste toujours prêt à faire la révolution.

De la dureté à la maladresse

Même abattage pour Wissam Arbache, un acteur qui est aussi poète. Il endosse notamment les traits douloureux du père d’Hayat et de l’oncle de Samy, militant radicalisé. Et, sans crier gare, en Occident, il devient le très doux et maladroit Franck Galland, fils de Janine. La métamorphose est spectaculaire…

La mise en scène enchaîne les tableaux de manière très, trop, linéaire mais le propos est touchant et les comédiens donnent une belle étoffe à ce dialogue entre Moyen-Orient et Occident. Dimanche soir, nous n’étions que douze dans la salle de Pitoëff. C’est bien trop peu pour la qualité de la soirée.


«Chaos», Théâtre Pitoëff de Genève, jusqu’au 24 octobre.