Cinéma 

Femme et seule à 60 ans

Dans «Les dames», Stéphanie Chuat et Véronique Reymond racontent de manière très sensible le quotidien de cinq retraitées romandes qui n’ont pas d’âme sœur. Où sont les hommes? questionnent-elles

Elles s’appellent Marion, Carlita, Odile, Noëlle et Pierrette. Elles ont entre 63 et 75 ans et vivent en Suisse, dans des paysages magnifiques, mais dans une solitude amoureuse nettement moins idyllique. Veuves, divorcées ou séparées, elles ont des passions – le théâtre, la nature, la musique ou le bénévolat –, elles ont des amis aussi, mais pas d’âme sœur, cette présence particulière qui peuple les petits matins d’été et les longues soirées d’hiver… Les dames, du duo Stéphanie Chuat et Véronique Reymond, est un très joli documentaire. A travers ces cinq Romandes racontées sur une année, c’est toute une population invisible qui est mise en lumière.

Une scène de chasse. Atypique, vu le sujet. Odile n’est pas du genre à faire ce qu’une dame de 60 ans fait traditionnellement. Déjà, cette physiothérapeute aux yeux bleu acier piste le sanglier avec ses «frères», comme elle nomme ses amis chasseurs. Surtout, elle traque les animaux avec ses jumelles et les fixe sur la pellicule comme une professionnelle. Plus tard, on la voit vernir une exposition et ses photos, des chamois aux papillons, font un carton. C’est bien, car, sinon, Odile n’a pas la vie facile. Elle se remet avec peine d’«un cassage de gueule» amoureux et, à treize ans d’intervalle, ses deux frères, médecins, ont choisi de mourir, laissant la sexagénaire avec ce constat on ne peut plus clair: dans sa famille, les hommes sont fragiles…

Marion, la plus rigolote

Les hommes. Ils sont beaucoup cités, mais ne s’expriment quasiment pas dans ce long métrage qui évoque la solitude féminine. «Où sont les hommes?» s’interroge même Marion, la plus rigolote du quintette, en paraphrasant Patrick Juvet. Marion, c’est une Maïté romande, la nourriture en moins. Un franc-parler décapant, un sens de la formule qui fait mouche – «Je ne me suis jamais trouvée belle, mais là, à mon âge, je me trouve vraiment moche!» – et une énergie à tomber. On l’aime dans ses frasques théâtrales, lorsqu’elle interprète un homme à moustache. On l’adore dans sa séance de relooking où elle fait preuve d’une lucidité hilarante. Marion, qui sait aussi ménager une surprise qu’on ne saurait dévoiler…

Dans «Les dames», on n’entend pas les questions. Les cinq ladies déroulent en live ou en voix off le fil de leurs réflexions

Les dames serait donc un film à suspense? Non, pas vraiment. Le travail de Stéphanie Chuat et de Véronique Reymond relève de la caméra empathique, de l’œil bienveillant et de l’oreille fine qui suivent ces ladies de manière linéaire, sur une année. On ne s’ennuie pas pour autant, car chacune des protagonistes se livre avec une honnêteté témoignant de la proximité que les deux cinéastes ont réussi à installer.

Carlita, la grande peur de la montagne

La plus touchante? Carlita, une Montheysanne, œil bleu et blondeur de blé, qui vit dans un studio rempli de cœurs – ils sont partout dans la déco. Elle-même est un cœur sur pattes. Elle a aimé s’occuper de sa famille jusqu’à ce moment où, dit-elle avec beaucoup d’élégance, son mari «est tombé amoureux d’une autre dame». Pas le début d’une rancune, mais un infini regret. Aujourd’hui, elle soigne ses angoisses – elle a peur des ascenseurs et des profondeurs – et la séquence où elle relève le défi de monter en cabine sur le glacier des Diablerets est, pour elle et le spectateur, un vrai moment de souffrance.

Côté relation, cette jolie sexagénaire constate qu’elle a «parfois l’impression d’être un cul ambulant». Trouver quelqu’un pour coucher, pas de problème, mais trouver un homme qui s’intéresse vraiment à ce qu’elle ressent, c’est une autre affaire. Etre à deux, oui, mais pas à n’importe quel prix, relève souvent le documentaire.

Noëlle et le poids de la solitude

Un refrain que pourrait reprendre Noëlle, journaliste à la retraite qui ne veut pas d’un homme dont elle «repriserait les chaussettes», mais d’un prince des temps modernes, féministe éclairé. On voit sa mince silhouette fendre les eaux du Léman au pied du château de Chillon ou ouvrir la marche d’une balade à plusieurs en montagne. On la voit aussi, Noëlle, déjeuner en solitaire et, plus tard, dîner face à une baie vitrée. C’est sans doute avec elle qu’on sent le plus le poids de la solitude. «J’ai mieux réussi mon parcours professionnel que ma vie affective», confie-t-elle, un voile dans ses yeux clairs.

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Par le passé, les deux cinéastes qui se connaissent depuis les bancs de l’école ont déjà chroniqué ensemble les étudiants sur le tard dans Gymnase du soir, petites histoires, grandes études  ou le deuil croisé dans La petite chambre, film de fiction où jouait Michel Bouquet. Dans Les dames, on n’entend pas les questions. Les cinq ladies déroulent en live ou en voix off le fil de leurs réflexions. Une manière habile de rester très près d’elles et d’éviter l’effet reportage télé. On voit peu leurs proches, famille ou amis. Sauf pour Pierrette, femme d’un pasteur charismatique décédé une année avant le début du tournage. Une séquence piquante la montre avec sa fille venue aider à débarrasser le bureau paternel. Archéologie d’un être fantasque qui avait ses secrets…

Pierrette, la musique comme refuge

Pierrette, c’est aussi, beaucoup, la musique, un refuge pour cette maîtresse de maison qui, aux côtés de son mari, a assumé ses devoirs publics. Violon et flûte composent son horizon et, dans le film, les passages musicaux donnent des frissons. Les hommes? Le visage fin et la mise coquette, la septuagénaire avoue aller «au concert ou au restaurant avec un ami», mais, pour le moment, elle est toujours célibataire. Elle a cette réflexion, intéressante: «On m’a dit que je n’avais pas l’air d’une veuve. Je trouve ça horrible, car je me donne beaucoup de peine d’être joyeuse et de prendre les choses comme elles viennent. Mais je ne peux pas jouer à la veuve, ce n’est pas mon caractère!» Une femme qui vieillit doit non seulement affronter la possible solitude, elle doit aussi combattre une pluie d’a priori.


Les dames, Stéphanie Chuat et Véronique Reymond, Suisse, 1h20.


Véronique Reymond: «Cent femmes ont répondu à l’appel»

Elle cosigne Les dames avec Stéphanie Chuat. Véronique Reymond parle des motivations, du casting et des révélations.

Le Temps: Pourquoi ce désir de raconter la solitude affective des Romandes de plus de 60 ans?

Véronique Reymond: Parce qu’en 2011, dans les salles qui projetaientLa petite chambre, notre précédent film, nous avons constaté qu’un nombre incroyable de femmes retraitées venaient seules et nous avons eu envie d’explorer ce monde peuplé de dames, un monde à la fois anxiogène et fascinant…

Comment avez-vous trouvé vos cinq héroïnes?

Nous avons lancé un «Appel à dames» dans le magazine Générations en précisant que nous cherchions des femmes seules sur le plan amoureux et nous avons été stupéfaites par le nombre de réponses reçues. Plus de 100 femmes ont appelé le numéro indiqué sur l’annonce! Un vrai raz-de-marée qui montrait bien qu’il y avait un sujet.

Personne ne voulait de ce documentaire! On a mis beaucoup de temps à convaincre les soutiens financiers de la pertinence du sujet

Véronique Reymond

De 100 à cinq, le tri a dû être difficile…

Oui, notre assistante Céline Pernet les a toutes rappelées, ne serait-ce que pour les remercier, et a fait une première sélection. Ensuite, Stéphanie Chuat s’est entretenue avec 30 des candidates qu’elle a filmées. En regardant ces entretiens, nous avons retenu cinq participantes qui nous intriguaient et, surtout, représentaient un large éventail de la société.

Combien de temps a duré le tournage?

Une année, de Noël à Noël. Nous avons accumulé une trentaine de jours de tournage, mais, entre les prises de vues, nous sommes toujours restées en contact pour savoir ce que vivaient ces dames au quotidien.

Elles parlent toutes à cœur ouvert. Comment avez-vous obtenu une telle sincérité?

Nous nous faisions discrètes pour qu’elles oublient la caméra et nous avons mené de longs entretiens pour les amener à aborder leur intimité sans forcer. Par ailleurs, nous ne leur avons fait signer le contrat où elles abandonnent leur droit à l’image qu’au dernier jour du tournage de sorte à préserver la confiance. Enfin, nous leur avons projeté le film à toutes les cinq ensemble, avant la sortie publique. A ce moment, elles pouvaient encore modifier son contenu. Nous avons tremblé, car le film est un mobile où toutes les parties interagissent. Heureusement, aucune n’a souhaité retirer une séquence qui la dérangeait.

La thématique, la solitude affective chez les femmes du troisième âge, est assez exigeante. Avez-vous trouvé facilement des financements?

Non, personne ne voulait de ce documentaire! On a mis beaucoup de temps à convaincre les soutiens financiers de la pertinence du sujet. Ils ne voyaient pas l’intérêt de suivre des femmes ordinaires, sans parcours particulier. Pourtant, on est très fières, car on parle d’une réalité de plus en plus préoccupante et, d’ailleurs, on le voit au succès que rencontre le film désormais.

A propos, ce documentaire est-il plutôt destiné aux femmes?

C’est clair qu’on s’attend à avoir beaucoup de femmes dans les salles. Et, régulièrement, on nous demande si on va faire la même chose pour les hommes. Mais en fait, ce film est un film pour les hommes, car ce sont eux le sujet et l’horizon d’attente de ces dames!

Propos recueillis par MPG

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