Religion

Femmes, climat, migrations: ce que Noël nous dit

A l’heure du renouveau féministe, de l’urgence écologique et du défi migratoire, la fête très ancienne du retour de la lumière et de la naissance de Jésus conserve le pouvoir d’interroger et d’éclairer le présent. C’est ce que nous avons tenté de montrer avec la théologienne Elisabeth Parmentier, qui scrute le rôle des femmes dans la Nativité

Une Bible des femmes vient de paraître. Elle propose une relecture des textes controversés de la Bible, par une vingtaine de théologiennes catholiques ou protestantes, européennes, africaines et québécoises. Elisabeth Parmentier, professeure à la Faculté autonome de théologie protestante de l’Université de Genève et à l’Institut lémanique de théologie pratique, est l’une des trois codirectrices d’Une Bible des femmes, avec Pierrette Daviau et Lauriane Savoy.

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A l’heure du mouvement #MeToo, tandis que les femmes réclament une nouvelle fois l’égalité des droits et relisent leur histoire pour se la réapproprier, il nous a paru intéressant de questionner Noël et la nativité tels que la Bible en rend compte, chez Luc et Matthieu en particulier, du point de vue des femmes et de son héroïne, Marie, la mère de Jésus. Elisabeth Parmentier a accepté de partager son savoir et d’y réfléchir avec nous.

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Le Temps: La nativité est-elle, à vos yeux de théologienne, un moment important pour la femme?

Elisabeth Parmentier: C’est certainement un événement absolument décisif dans la vie d’une femme, dans la mesure où il y a un avant et un après. On n’est plus jamais pareille quand on a la responsabilité d’une autre vie. C’est vrai pour un père aussi. Pour une mère, c’est particulier, puisqu’on sent cette vie avant qu’elle soit là et qu’on s’y prépare autrement. Comme théologienne, c’est d’autant plus important que le symbole même de la nativité de Jésus est, lui aussi, tout à fait particulier, puisque c’est un scandale absolu dans l’histoire religieuse: Dieu dit qu’il vient lui-même sous forme humaine et qu’il partage l’humanité. Et ça, dans le judaïsme, c’est totalement impensable, et c’est pourquoi, dans le judaïsme, Jésus n’a jamais été reconnu comme fils de Dieu. C’est le scandale de la Bible. La nativité n’est pas juste un beau symbole, c’est une révolution.

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Et ce scandale arrive par une femme… Est-ce malgré tout un des moments de la Bible où la femme est la plus importante?

La femme, en l’occurrence Marie, a en effet une importance absolument essentielle. Mais on oublie souvent que, dans la Bible, il y a beaucoup d’autres personnalités de femmes qui ont eu une importance: des femmes prophètes, des reines. Ici, le choix de Dieu se porte sur une femme ordinaire; le salut de l’humanité passe par elle. C’est assez extraordinaire…

Après la nativité, la Bible ne met pas tellement en avant son rôle de mère de Jésus…

Cela montre que les Evangiles n’ont pas cherché à créer une sorte de récit merveilleux, mais à dire la vérité sur la réalité de cette vie. Marie est fidèle jusqu’au bout: elle est au pied de la croix, puis avec les disciples au moment de la Pentecôte. Il n’y a pas d’idéalisation de son rôle de mère, comme l’ont fait les légendes ou les évangiles apocryphes. Il y a une juste vénération qui est due à Marie, qui n’est pas n’importe qui, même si sa tâche n’a pas été facile. Pour les protestants, Marie est une femme comme les autres, parce que Dieu choisit précisément un être ordinaire, la vie ordinaire, pour venir visiter l’humanité. Si on rate ça, on rate l’essentiel du message révolutionnaire des Evangiles.

Sa tâche n’a pas été facile. Elle a vu son fils mourir…

Oui. Et avant, elle a subi l’opprobre de ne pas être mariée. Elle n’a pas pu vivre une vie de mère installée au milieu des siens, tranquille. On ne sait pas comment elle a fait pour suivre Jésus. Est-elle restée seule? A-t-elle quitté son foyer? Tout cela n’est pas dit. Mais c’est un destin hors du commun.

Pourquoi Marie est-elle vierge?

Cette affirmation n’est pas nécessairement biologique. La virginité en soi n’est pas un idéal dans l’esprit sémitique. C’est un langage symbolique. Ce que la Bible veut dire en parlant de conception virginale, c’est que Dieu peut faire un miracle en réalisant quelque chose d’impossible: une naissance virginale. Le prophète Esaïe, longtemps avant les Evangiles, dit que la vierge concevra un fils et qu’il s’appellera prince admirable. Donc ce symbole est présent dans l’Ancien Testament. Esaïe voulait alors dire que le peuple d’Israël, qui était en exil et abandonné de Dieu, aurait une descendance. Le langage de la nativité virginale est un grand réservoir symbolique pour dire que Dieu peut créer, pour le peuple, un avenir à partir de rien, de l’exil, du néant. Si on se limite à des données biologiques, on ne voit pas l’aspect révolutionnaire. Il faut que ce soit le symbole de la naissance, de l’avenir qui parle, et pas le reste…

La Bible n’est pas prude?

L’Ancien Testament n’est pas prude. La sexualité apparaît comme une belle création. Ces peuples n’ont pas de problème avec la sexualité, du moment qu’elle est organisée, et dans les règles. Dans le Nouveau Testament, l’influence de la pensée grecque fait qu’on se détache de plus en plus du corps, ce qui n’est pas encore là dans la Bible hébraïque, qui pense l’homme comme un tout.

Dans les représentations de la nativité et dans la Bible, Marie est l’unique femme présente au moment de la naissance de Jésus…

Oui. Mais elle est la principale protagoniste. La façon dont les Evangiles de Luc et Matthieu présentent les choses indique, en fait, comment chacun est témoin du miracle à sa manière. Les bergers qui annoncent la nouvelle, les anges, les mages – qui ne sont pas des rois, mais des scientifiques, des astronomes qui regardent les étoiles. Historiquement, on ne sait rien. Symboliquement, cela signifie que les savants des nations païennes – ils sont venus de l’Orient – reconnaissent le roi des rois. Leurs cadeaux sont aussi symboliques: l’or pour le roi des rois, l’encens pour les grandes personnalités religieuses et la myrrhe pour le tombeau.

Marie n’est pas la seule femme enceinte de la Bible; elle est l’héritière de toute une lignée de femmes, à commencer par Elisabeth…

Elisabeth et Marie se rencontrent. Elles sont de la même famille. Son fils, Jean-Baptiste, qui a six mois d’avance, va annoncer Jésus. Elisabeth et Jean-Baptiste représentent en quelque sorte l’Ancien Testament qui vient ouvrir le nouveau. Ce sont les derniers issus du judaïsme avant la nouvelle alliance. Voilà pourquoi on lit tous ces récits avec Elisabeth chez Luc. Mais au-delà d’Elisabeth et Marie, il y a une longue histoire de stérilités et de naissances, dès le livre de la Genèse. Plusieurs femmes stériles ont, bizarrement, eu plus tard un enfant. L’enjeu devait être énorme dans ces sociétés. Sarah a un enfant, alors qu’elle est âgée. Rachel a un enfant de Jacob, etc. Chaque fois, on déroule le fil et le nouvel enfant entre dans la nouvelle alliance qui va jusqu’au roi David. Même avec Ruth, une étrangère, le relais passe jusqu’à Jésus par les femmes.

Les textes donnent de l’importance aux mères, mais il y a aussi des prophétesses, comme vous le montrez dans «Une Bible des femmes»…

J’étais très surprise de voir leur importance. Il y a même une prophétesse officielle à la cour d’un roi. Elle a le même rôle qu’un homme. Dans le Nouveau Testament, il n’y a pas vraiment de figure équivalente, sauf Marie, la mère de Jésus, dans le Magnificat, lorsqu’elle annonce ce que Dieu va faire. Mais il y a aussi la figure de Marie-Madeleine ou Marie de Magdala. La tradition, jusqu’au Da Vinci Code, en a fait une figure composite. Ce que la Bible en dit, c’est qu’elle n’avait pas de famille et qu’elle a été, au matin de Pâques, parmi les femmes qui ont été chargées de répandre la nouvelle de la résurrection; c’est son rôle prophétique.

Jésus a des ancêtres femmes, citées par la Bible. Ce sont des femmes très particulières…

Particulières et même «scandaleuses». Ce sont des étrangères pour certaines d’entre elles, d’autres sont prostituées. L’Evangile de Matthieu, qui énumère ces ancêtres, s’adressait à des gens d’ascendance juive et qui devenaient chrétiens. On aurait pu attendre un arbre généalogique impeccable, totalement hébreu et masculin. Et pourtant, cette généalogie compte quatre femmes, douteuses, étrangères. Il y a Tamar, qui a eu des enfants de son beau-père en se faisant passer pour une prostituée; Rahab, qui était une prostituée sacrée, païenne, adoptée par les Hébreux après leur avoir ouvert les portes de Jéricho; Bethsabée, la maîtresse du roi David, païenne et mère de Salomon, puis Ruth, une étrangère. C’est incroyable! L’arbre généalogique de Jésus n’est pas «pur». C’est très important. Cela met en garde contre la tentation du repli, de l’entre-soi.

Les femmes sont-elles les seuls vecteurs d’impureté dans cet arbre généalogique?

Je crois bien que oui. Mais c’est sans doute parce que la judéité se transmet par la mère. Le symbole est très fort si on montre que toutes les mères ne sont pas «pures» au sens religieux. On dit que la Bible est misogyne, mais il faut se souvenir que ses rédacteurs sont des hommes et qu’ils ont parfois écrit des choses très courageuses.

Le statut de la femme en Galilée à l’époque, quel est-il?

Je ne suis pas historienne, mais d’après les textes, on peut dire que les règles étaient claires pour les hommes et pour les femmes. Chacun savait ce qu’il avait à faire et quelle était sa place. Mais c’est moins rigide que ce qu’on imagine. Si des femmes peuvent suivre Jésus, l’accueillir chez elles, si elles sont nommées, c’est qu’elles jouissent quand même d’une certaine liberté. D’autres textes, bien sûr, insistent sur l’impureté, mettent la femme de côté. Il y a une ambivalence.

Les femmes sont là à la naissance, à la mort et au moment de la résurrection?

Oui. Il faut savoir que dans la tradition byzantine, on a appelé Marie de Magdala ou Marie-Madeleine – qui fait partie des femmes qui répandent la nouvelle de la résurrection – l’apôtre des apôtres. Ce qui signifie qu’elle est la première à annoncer la résurrection. Ce n’est pas une tradition très populaire, parce qu’elle donne le premier rôle à une femme…

Ces femmes, Marie ou Marie-Madeleine, pourraient-elles être aussi, symboliquement, une sorte de miroir des prêtresses païennes qui intercédaient entre les dieux et les hommes?

L’Ancien Testament interdit formellement que les femmes soient prêtres. Précisément pour ne pas les confondre avec les prêtresses païennes qui menaient des cultes de fécondité, des cultes de la nature, et pouvaient pratiquer parfois une sorte de prostitution sacrée. Et le Nouveau Testament poursuit cette interdiction. Qu’a-t-on fait de Marie dans la tradition chrétienne? On en a fait le symbole de l’Eglise. A Saint-Gervais, à Genève, une fresque montre Marie avec un grand manteau sous lequel tous, des puissants aux pauvres, prennent place. Cette symbolique de Marie représentant l’Eglise a remplacé en quelque sorte la symbolique du prêtre, puisque le prêtre est le médiateur entre l’humain et Dieu. Dans la tradition catholique, Marie n’est pas prêtre, mais médiatrice de prières…

Il n’y a pas de sage-femme dans la nativité de Jésus?

Dans les textes apocryphes, oui. Parce qu’il y a cette légende de la sage-femme qui vérifie que la virginité de Marie est encore préservée. L’image de la sage-femme dans la Bible est très belle; dans l’Exode, le sauvetage de Moïse est le fruit d’une véritable conspiration de femmes: la mère de Moïse, la sœur de Moïse, les sages-femmes et la fille de Pharaon elle-même. Elles sont de différentes religions, de différentes fidélités, mais elles conspirent ensemble, pour que la vie se poursuive.

Il y a donc des sororités dans ce grand corps biblique?

Oui, il n’y a pas que des rivalités, il y a aussi de belles alliances.

Qu’est-ce que Noël, aujourd’hui, peut signifier pour les femmes?

D’abord, l’image de la naissance, pas pour la naissance elle-même, puisque de nombreuses femmes n’ont pas d’enfants, mais pour ce qu’elle représente comme nouveau commencement. L’enfant représente une certaine innocence. Même si le monde de la nativité n’est pas idyllique, puisqu’il y a des massacres et que le pays est occupé par les Romains. L’image de l’enfant, avec sa représentation de l’insouciance, continue à parler. Et puis la puissante évocation de la famille, se retrouver autour de quelque chose qui réunit, l’amour, l’amitié. Le cadeau, enfin. On dit nos liens par le cadeau. Mais c’est aussi, pour celui qui reçoit, quelque chose de gratuit. Ce qu’on veut dire nous, côté chrétien ou côté biblique, c’est que c’est un don de dieu, sans condition.


Une Bible des femmes, sous la direction d’Elisabeth Parmentier, Pierrette Daviau et Lauriane Savoy, Labor & Fides, 288 p.

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