Opinion

Les femmes, éternelles oubliées de l’histoire

La RTS a osé: quatre films d’histoire suisse mettant en majesté six figures masculines, et pas une seule femme. Plus qu’un oubli, c’est un déni, estime l’écrivaine Huguette Junod, qui cite quelques-unes de ces figures féminines qui ont tant compté

La RTS a eu la bonne idée de créer une série de quatre films autour de six personnalités qui ont marqué l’histoire suisse*: Werner Stauffacher, Nicolas de Flüe, Hans Waldmann, Guillaume-Henri Dufour, Stefano Franscini et Alfred ­Escher. Les femmes représentent 50% de la population mais aucune n’a été considérée comme digne d’avoir marqué les 400 ans d’histoire retenus: de la naissance de la Confédération (XIVe-XVe siècles) à l’avènement de la Suisse moderne au XIXe siècle.

Les têtes pensantes qui ont imaginé cette série se situent dans la droite ligne de ce qui se passe ­depuis que l’écriture existe: les textes fondateurs (les mythologies, la ­Bible, le Coran, les lois, etc.) ont été écrits par les hommes pour les hommes, les femmes n’y ont aucune place, sinon celle de procréatrice et de servante.

Malgré tout, un certain nombre de femmes se sont illustrées au cours des siècles. Je n’en citerai qu’une: Hildegard von Bingen (Allemagne, XIIe siècle), génie d’esprit universel en théologie, en musique (elle fut la première au monde à composer), en littérature, en linguistique et en médecine, fondatrice des sciences naturelles, qu’on pourrait comparer à Léonard de Vinci, mais dont je n’ai entendu parler que bien après mes études.

Venons-en à la Suisse, sujet de cet article. Marie Dentière, théologienne, dialoguait avec Calvin. ­Michée Chauderon fut la dernière sorcière brûlée à Genève (en 1652). Anna Göldin fut accusée de sorcellerie et décapitée à Glaris en 1782; elle figure parmi les dernières qui furent exécutées en Europe. Marguerite Champendal, médecin, créa l’école d’infirmières du Bon Secours. La brillante Germaine de Staël, Jeanne-Henriette Rath, fondatrice du musée qui porte son nom… Cette liste n’est de loin pas exhaustive.

Dans la période retenue pour la série télévisée (avant le cinéma), citons une femme parmi les nombreuses qui ont œuvré pour la paix: Valérie de Gasparin (1813-1894). Elle fut de tous les combats: pour aider les pauvres, contre l’esclavage, contre la traite des jeunes filles. En 1854, durant la guerre de Crimée, elle déclencha un vaste mouvement de solidarité. En 1859, appelée par Henry Dunant, elle s’associa à la première mission internationale de secours aux victimes de combats. La même année, elle fonda la première école d’infirmières du monde, qui deviendra La Source.

Braquons enfin le projecteur sur la féministe Marie Goegg-Pouchoulin (1824-1899), qui a précédé dans l’histoire Marga Bührig et Emilie Gourd. C’est elle qui fonda, en 1868 à Genève, la première société féministe en terre romande et l’Association internationale des femmes, dont le but était de soutenir les efforts tendant vers la paix et les droits des femmes. Elle fonda le Journal des Femmes, premier journal féministe suisse. On lui doit par ailleurs l’admission des femmes à l’Université de Genève.

L’histoire n’est pas un monolithe. Chaque époque revisite son passé par rapport à ses nouvelles connaissances et valeurs. Il est évident que si l’on ne s’intéresse qu’aux chefs de guerre (trois sur six dans la série en question) ou aux pionniers de l’industrie, on ne trouvera que des hommes. En revanche, si l’on s’intéresse au peuple, on trouvera autant de femmes que d’hommes. Or, ce sont les peuples qui sont la chair de l’histoire.

Les travaux scientifiques actuels tendent à montrer que les éléments civilisateurs ont toujours été le fait des femmes: la conservation du feu, la poterie, le tissage, l’agriculture, etc. Il semble même que les fameuses peintures des grottes furent réalisées par des femmes, les études s’étant penchées sur les dimensions des mains.

Après leur règne, on a martelé les pierres et cartouches qui portaient le nom de la reine Hatchepsout et de la reine Zénobie de ­Palmyre; on a systématiquement écarté les œuvres de Sappho (nommée en son temps «la dixième Muse») en ne les recopiant pas; on décapita Olympe de Gouges, qui avait réclamé que les droits de l’homme fussent aussi ceux de la femme. On criait «A poil!» contre les suffragettes qui montaient à la tribune; tout récemment, à ­l’Assemblée nationale française, un Néandertalien s’est permis de pousser des gloussements de poule pendant qu’une députée parlait…

En 2013, il semble qu’on en soit encore là: les femmes n’existent pas ou on les nie. Renseignement pris, le choix des six personnalités a été élaboré par une commission de quatre journalistes et histo­rien-ne-s de la Suisse alémanique, du Tessin et de la Romandie, comprenant deux hommes et deux femmes.

Parler de Michée Chauderon ou d’Anna Göldin, c’est soulever un sombre pan de l’histoire, qui a tenu pendant des siècles comme déviant tout comportement qui s’écartait de la doctrine rigide imposée par l’Eglise catholique, les femmes ayant payé le plus lourd tribut (10 000 femmes accusées de sorcellerie pour 1000 hommes en Europe). Parler de Valérie de Gasparin, c’est mettre en lumière le combat des femmes pour la paix, de Lysistrata à nos jours, et montrer les conséquences des guerres dans le quotidien, ce qui aurait été un pendant éclairant aux actions de trois chefs de guerre. Parler de Marie Goegg-Pouchoulin, c’est aborder la question fondamentale des droits, notamment ceux des femmes, qui ont acquis, en 1971 seulement en Suisse, celui d’être considérées comme des personnes et des citoyennes à part entière.

Près de cinquante ans après Mai 68, que faut-il faire pour que nos têtes pensantes le comprennent?

* Sur RTS Un du 6 au 30 novembre.

Ecrivaine

Si l’on s’intéresseau peuple, on trouvera autant de femmes que d’hommes.Et les peuples sontla chair de l’histoire

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