Essai historique

Comment les femmes, en faisant circulerle patrimoine, ont contribué à l’essor économique de l’Occident

Si les premiers royaumes arabes inventent la lettre de change, c’est à l’Ouest que le marché et la finance vont se développer. L’historien Gérard Delille explore les liens des trois monothéismes et de l’essor économique. Neveux, cousins, époux et héritiers, ou comment les religions ont défini la trame du monde en fixant des règles de parenté

Comment les femmes, en faisant circulerle patrimoine d’une famille à l’autre, ont contribué à l’essor économique de l’Occident

Les premiers royaumes arabes inventent la lettre de change, mais c’est à l’Ouest que le marché et la finance se développent. Neveux, cousins, époux et héritiers, judaïsme, chrétienté et islam ont défini la marche du monde en fixant notammentdes règles de parenté. L’historien Gérard Delille explore les liens des trois monothéismes et de l’essor économique

Genre: Histoire
Qui ? Gérard Delille
Titre: L’Economie de Dieu
Chez qui ? Les Belles Lettres, 344 p.

Vers l’an 800, tandis que Charlemagne tente, dans une Europe divisée et querelleuse, une réunification précaire des terres occidentales de l’Empire romain, deux dynasties musulmanes, les Abbassides à Bagdad et les Omeyyades à Cordoue, règnent sur un territoire pacifié qui s’étend de l’Indus au Douro. Pacification relative, certes, toutes le sont à cette époque, mais qui permet aux villes de prospérer, aux hommes, aux marchandises et aux idées de circuler librement sur des milliers de kilomètres. Dans ce monde, on traduit et on commente Aristote, Platon, Euclide et Ptolémée. On y développe également des instruments financiers nouveaux: la lettre de change, le chèque, le contrat dit de commande entre un investisseur et un entrepreneur, qui permet de lever pour le premier, en compensation des risques pris, une forme d’intérêt. On y est, en un mot, très en avance sur les cousins occidentaux.

Trois siècles plus tard, c’est pourtant à l’Ouest, en Italie, en Flandre et sur les rives de la Baltique, qu’émergent des organisations urbaines et des marchés dont le développement assurera à terme une prééminence mondiale à l’Occident. Pourquoi ce retournement? D’une certaine manière, cette question est au cœur du rapport troublé que l’Europe contemporaine entretient avec ses confins et ses enclaves islamiques.

Longtemps, la réponse a semblé, vue d’ici, évidente. Prééminence des cultures indo-européennes sur les traditions sémitiques, fond rationnel plus solides attribué aux valeurs chrétiennes alimentaient le rejet sans complexe de l’Orient musulman dans l’indolence séculaire et le fanatisme religieux. Si ce type d’explication simplette convainc aujourd’hui encore, plus de gens qu’il ne serait raisonnable, une historiographie enrichie de connaissances plus étayées du monde arabo-musulman mais aussi des apports de l’économie et de l’anthropologie s’efforce de décentrer le débat, voire de le renverser, comme le fait magistralement Gabriel Martinez-Gros dans un livre, paru l’an dernier, où il s’inspire des théories du penseur arabe Ibn Khaldun pour esquisser une très stimulante Brève Histoire des empires*.

Circulation des patrimoines

L’essai de Gérard Delille, spécialiste de l’histoire des systèmes de parenté, s’inscrit dans cette tendance. La caractéristique fondamentale de l’Occident chrétien, telle est sa thèse principale, est son choix d’un système de parenté dit cognatique où les deux lignées, paternelle comme maternelle, contribuent à définir la place de chacune dans les arbres généalogiques et la circulation des patrimoines. A ce choix en rupture voulue avec la prééminence de la lignée paternelle dans le monde musulman et, de façon plus nuancée, juif, s’ajoutent l’interdiction du divorce – et donc de la répudiation de l’épouse stérile – et une définition extrêmement large de l’inceste, laquelle exclut toute union entre cousins jusqu’au quatrième degré.

L’intransigeance montrée par la papauté médiévale à ce dernier égard a souvent été attribuée à des préoccupations économiques: moins solidement ancrés à une lignée patrilinéaire unique, les patrimoines avaient de meilleures chances de finir dans des donations et des héritages favorables à l’Eglise.

L’alliance privilégiée

Pour Gérard Delille, l’enjeu principal est ailleurs et il est commun au judaïsme, au christianisme et à l’islam. Pour ces systèmes de pensée à visée universelle, il s’agit de définir des règles de filiation généralisables, qui dépassent le particularisme tribal pour pouvoir être adoptées par de vastes populations, dont les usages se démarqueront de la sorte du milieu environnant. Tous trois, ainsi, favorisent la filiation naturelle et interdisent ou s’efforcent de limiter l’adoption et, avec elle, une forme très utilisée ailleurs d’ingénierie lignagère.

La solution juive, qui favorise le mariage de l’oncle paternel avec sa nièce, tout comme le choix musulman de favoriser l’union entre cousins et tout particulièrement celui avec la cousine paternelle (soit la fille du frère du père), offrent de multiples possibilités de conserver le patrimoine – et pour les lignées régnantes, le pouvoir – au sein d’un même clan. Le système chrétien, au contraire, pousse irrésistiblement à l’alliance. Et la tendance attestée à la recomposition familiale à partir de la cinquième génération de cousins ne supprime pas les incertitudes: sans héritier mâle, une famille peut à tout moment voir son patrimoine émigrer vers un autre groupe, où il sera souvent l’occasion de l’émergence d’une nouvelle lignée, arborant un nouveau nom. L’essor de la féodalité, en favorisant une privatisation progressive des terres, élargit l’application de ces règles à une quantité croissante de biens.

Prendre du champ

Cette plus grande incertitude sur la circulation des patrimoines suffit-elle à expliquer l’émergence d’un marché auquel sera progressivement déléguée une responsabilité croissante dans la détermination du flux des richesses?

C’est au moins, estime Gérard Delille, un point de départ dont il s’attache lui-même à complexifier les conséquences et les interférences avec d’autres phénomènes, comme notamment le maintien de l’emprise de l’Etat sur les forces productrices dans le monde oriental.

Mais l’intérêt de sa démarche, au demeurant très technique, n’est pas tant d’offrir une explication globale des événements que de proposer une occasion de prendre du champ et de renouveler ainsi une réflexion trop souvent enfermée dans des polarités stériles.

* Gabriel Martinez-Gros, «Brève Histoire des empires. Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent», Seuil, 218 p.

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Gérard Delille

«L’Economie de Dieu»

«L’histoire narcissique ne reflète qu’elle-même sans se comprendre»
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