C'est l'histoire de quatre ouvrières qui, chaque nuit, remplissent des paniers-repas dans une usine de Tokyo. Un travail ennuyeux, fatigant, dont le seul apport positif est la solidarité qui les unit. Masako, Yoshié, Kuniko et Yayoi ont en commun d'être des femmes vieillissantes dans un pays qui leur reconnaît peu de droits. Leurs maris sont distants, buveurs, brutaux et cavaleurs, ou les ont larguées depuis longtemps. Il faut se battre pour joindre les deux bouts, s'occuper d'une belle-mère invalide, supporter les silences d'un fils adolescent devenu autiste. C'est dur, mais on tient. C'est dur, et on craque. Yayoi étrangle son mari Kenji, qui a dépensé les maigres économies du couple dans un bar à hôtesses et un salon de jeux. Désemparée, elle fait appel à Masako, la plus forte du quatuor, et celle-ci met en place avec ses copines une solution pragmatique de bonne ménagère nippone: découper le cadavre en petits morceaux pour le mettre aux ordures dans quelques dizaines de sacs-poubelle. Bien sûr, ce n'est que le début d'un engrenage. Satake, patron du bar que fréquentait Kenji, est soupçonné du meurtre. Libéré faute de preuves, il jure de se venger et découvre la vérité au moment où Masako et ses amies, submergées par les soucis financiers, ont décidé d'accepter l'offre d'une bande de yakuzas: devenir des professionnelles du débitage de cadavres, contre forte rémunération.

Récemment traduit au Seuil, Out, de Natsuo Kirino, est un livre étrange, à la fois roman social et thriller gore, qui restera dans les annales comme le premier polar nippon à avoir été nominé aux prestigieux prix Edgars, décernés par les Mystery Writers américains. Sacrée reine du crime au Japon, Kirino a déjà vu trois de ses romans, dont Out, adaptés au cinéma, et multiplie les prix littéraires dans son pays. Le succès populaire et critique du livre aux Etats-Unis a sans doute favorisé son édition française dans une collection grand public, mais cet ovni n'est que la pointe d'un iceberg noir dont on sait encore peu de chose. Le polar est un genre très prisé des Japonais, mais qui s'exporte encore peu sous sa forme littéraire - ce qui n'est pas le cas des mangas comme Détective Conan ou MPD, le détective schizophrène, BD barge dont le héros est affligé de personnalités multiples, tantôt criminelles, tantôt chevaleresques.

Grâce à l'éditeur Philippe Picquier, les classiques du genre sont toutefois devenus accessibles. Kidô Okamoto (1872-1939), émule de Conan Doyle, auteur de recueils de nouvelles comme Fantômes et kimonos, dans lesquels un Sherlock nippon démystifie sorcières et revenants. Seichô Matsumoto (1909-1992), considéré comme le Simenon japonais, auteur de Tokyo Express, méticuleux roman d'énigme dans lequel un double suicide d'amoureux masque une affaire de corruption. Enfin et surtout Taro Hirai (1894-1965), connu sous le pseudonyme d'Edogawa Ranpo, transposition phonétique d'Edgar Allan Poe. Edogawa reste le plus moderne de ces classiques grâce à des romans d'érotisme noir, pervers et raffinés, comme La Proie et l'ombre et La Bête aveugle.

Ces estimables pionniers ne nous éclairent toutefois pas sur le Japon actuel. De sorte que les visions les mieux documentées de ce dernier nous viennent de nombreux auteurs occidentaux fascinés par l'archipel du Soleil-Levant: la Néerlandaise Suzanne Visser (Les Meurtres au poisson, 2000), l'Américain Barry Eisler (Tokyo Blues, 2003), ou le Britannique James Melville (Mortelle Cérémonie, 1985). Mais s'il ne fallait retenir que deux guides pour cette exploration d'un pays complexe, ce serait l'Anglaise Mo Hayder et le Français Romain Slocombe.

Fascinée par la mort dès l'enfance, Mo Hayder a été garde du corps et hôtesse de bar au Japon, expériences professionnelles qu'elle transpose dans Tokyo, impressionnant thriller mêlant fresque historique et quête d'identité (Presses de la Cité). Le livre est centré sur les atrocités du sac de Nankin lors de la guerre sino-japonaise de 1937: un épisode encore tabou pour bien des Japonais, mais qui permettra à l'héroïne du récit, l'austère Grey, de trouver la clé de sa propre névrose.

C'est précisément le viol de Nankin, où périrent plus de 200'000 soldats et civils chinois, qu'aborde à son tour Romain Slocombe dans Regrets d'hiver (Fayard), dernier volume d'une tétralogie intitulée La crucifixion en jaune. Parus en Série noire, les tomes précédents nous avaient familiarisés avec l'étonnant personnage de Gilbert Woodbrooke, artiste fétichiste underground, à la fois gentil et gaffeur. Entre deux mésaventures sentimentales et sexuelles, Woodbrooke se voit confronté à des milieux d'extrême droite, nostalgiques de la grandeur militaire nippone, ou encore aux terroristes de la secte Aum. Fin connaisseur du Japon, Slocombe a su combiner dans sa tétralogie un art picaresque du récit à une approche critique très documentée. Sens de la dérision, érotisme et humour décalés donnent à la saga une légèreté de ton qui rend d'autant plus saisissantes les notations de l'auteur sur les tragédies passées et les dérives présentes de la société nippone.