Les Anglaises sont formidables, surtout les écrivaines. Elles ont de l’ambition, le sens de l’humour et une estime d’elles-mêmes qui leur vient probablement de ce que le Royaume-Uni est un pays de reines autant que de rois. Mais surtout, elles ont de l’audace. Car il en fallait au début du XXe siècle pour construire un roman autour d’une héroïne laide. Une héroïne positive, évidemment, pas une sorcière ou une criminelle, pas non plus une fille qui a été victime d’un sortilège ou un monstre qui excite les appétits libidineux, non une fille normale, qui veut vivre sa vie, aimer et être aimée, voyager, exprimer ses opinions, être écoutée, avoir des projets personnels. Les Anglaises ont brisé le tabou. La Prudence de Mary Webb dans Precious Bane arbore un bec-de-lièvre – qu’elle saura faire oublier par la générosité de son âme – et la Jane Eyre de Charlotte Brontë est banalement laide mais d’une fierté incandescente.

Cette audace est saluée dans la Gazette de Lausanne du 2 octobre 1932 consacrée à la littérature anglaise. La journaliste Cécile Delhorbe y voit un signe bienvenu de liberté, et ce d’autant plus qu’à l’époque, la beauté n’était pas seulement un don de la nature mais un levier économique, le plus sûr moyen de faire un beau mariage. La journaliste cite George Eliot, de son vrai nom Mary Ann Evans, «un fantastique bas-bleu à la tête de cheval», selon Henry James, comme exemple de la femme laide qui s’est affranchie de son apparence par son intelligence ardente, et qui fut aimée par un homme qui «organisa un culte autour d’elle».

Ce droit à la disgrâce est un privilège typiquement anglais. En France, fait remarquer la journaliste, une héroïne, fusse-t-elle Prix Nobel, se doit d’être ravissante. Simone de Beauvoir, d’une beauté altière néanmoins, s’en plaindra dans Le Deuxième Sexe: «La suprême nécessité pour la femme, c’est de charmer un cœur masculin; même intrépides, aventureuses, c’est la récompense à laquelle toutes les héroïnes aspirent; et le plus souvent il ne leur est demandé d’autre vertu que leur beauté. […] Princesse ou bergère, il faut toujours être jolie pour conquérir l’amour et le bonheur.» C’est la même qui surnommait son amie Violette Leduc «la femme laide», en signe de distinction.

Depuis l’Antiquité, la beauté est associée à la bonté. Les dieux sont bons, donc ils sont beaux. A contrario, hormis quelques contre-exemples romantiques, gothiques ou décadents, ce qui est laid est malfaisant, à l’image de la cousine Bette, animée par la seule passion de nuire, et ainsi décrite par Balzac: «Ses sourcils épais réunis par un bouquet, sa face longue et simiesque laissent deviner derrière la paysanne des Vosges un caractère de sauvage.»

La première théorie sur la beauté date du Ve siècle avant J.-C. On la doit au sculpteur Polyclète, qui en a défini les mesures et les proportions. Le beau est forcément contraint puisqu’il doit entrer dans un cadre. On parle d’ailleurs de canon, c’est dire la violence de cet idéal. La laideur, en revanche, n’a pas de limites. En littérature tout au moins, son registre est infiniment plus dynamique, varié, complexe que celui de l’harmonie ou de la joliesse, toujours un peu gnangnan. A défaut d’être belle, la laideur est rebelle, elle génère le mouvement, supporte le rire, crée du malaise, suscite la curiosité. Elle n’est l’obligée de personne. Voilà pourquoi cette chronique s’intitule: les femmes laides sont révolutionnaires.

Chaque mardi, notre chroniqueuse cherche dans les archives de la Gazette de Lausanne, du Journal de Genève ou du Nouveau Quotidien un fait relaté le même jour mais à une date tirée au sort. www.letempsarchives.ch

Hormis quelques contre-exemples romantiques ou gothiques, ce qui est laid est malfaisant