«La plupart des Egyptiens reconnaissent avoir pleuré trois fois dans leur vie. A la mort de Nasser, à celle de leur propre mère et à celle d’Oum Kalthoum.» Cette phrase de deuil, qui résonne pour tout un peuple, figure dans les dernières pages de Ô nuit, ô mes yeux, splendide et poignante fresque, ode à la grande musique arabe du XXe siècle, écrite et dessinée par Lamia Ziadé.

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Pour en arriver là, le lecteur, la gorge nouée, saisi, emporté, devenu au fil des pages lui aussi passionné, a traversé presque un siècle de paillettes, d’ouds, de grands orchestres, de voix d’or, de cabarets, de rivalités, de fêtes, de scandales, de coups d’Etat, de guerres éclairs, de disques, de radio, de cinéma, de divorces et de drames. Suivant pas à pas les destins de musiciens arabes, au premier rang desquels Asmahan, la diva syrienne, née en 1917, sur qui s’ouvre le récit, et son frère Farid el Atrache, puis l’astre d’Orient, Oum Kalthoum, bien sûr, et beaucoup d’autres encore, le lecteur parcourt des décennies qui racontent à la fois la prise d’indépendance des peuples arabes et une émancipation des femmes du Moyen-Orient grâce à ces vedettes frondeuses et adulées. C’est le portrait d’une société plus laïque que religieuse qui s’est dissoute peu à peu sous les coups de butoir des nouveaux puritanismes et le réveil à grande échelle des vieux antagonismes géopolitiques.

Un autre monde arabe

«J’ai éprouvé le besoin, personnel, de partager un autre monde arabe que celui qu’on nous montre tout le temps en Occident fait de terrorisme, de djihadisme, de femmes voilées, de considérations géopolitiques, de guerres, dit Lamia Ziadé. Il était important pour moi – pour nous –, au Moyen-Orient, de se souvenir que ce monde avait existé, qu’une période d’ouverture, de tolérance, de création artistique avait été. Elle reviendra peut-être un jour, même s’il faut beaucoup d’optimisme pour le penser.»d

La mort d’Oum Kalthoum, c’était le 4 février 1975. L’Egypte tout entière en est bouleversée. Le deuil est saisissant, profond à la mesure de l’amour qu’inspire l’idole égyptienne. Pour le monde arabe, une page se tourne en effet. Deux mois plus tard, la guerre du Liban éclate. Quatre ans après, alors que Fayrouz, la sublime Libanaise, donne son dernier grand concert à l’Olympia – un ultime triomphe –, la jeune Lamia Ziadé, future auteure de Ô nuit, ô mes yeux, quitte son Liban natal pour la France.

Enfant, raconte Lamia Ziadé, la voix de Fayrouz était partout. «C’est comme si je l’avais toujours entendue, même sans l’écouter. Elle faisait partie de l’air qu’on respire. Quant à Oum Kalthoum, ses concerts étaient retransmis à la télévision, ça durait trois heures…»

La grande histoire se mêle à la petite, le pluriel à l’intime, les gros plans aux panoramas, l’anecdote aux destinées. C’est le pari qu’a fait Lamia Ziadé en composant ce livre singulier. Les vies des étoiles de la chanson d’Orient sont discrètement ponctuées par ses propres repères, souvenirs, récits de grands-parents. Elle dessine la villa Asmahan de Beyrouth telle qu’elle s’en souvient au bout de sa rue; une villa aujourd’hui rasée au profit de boutiques et d’immeubles de verre.

Pochettes de disques dorées, vignettes nostalgiques, couvertures de magazines, photos mythiques, instruments de musique. Le pinceau coloré, presque pop, de Lamia Ziadé fait surgir des fantômes sur les pages blanches. Le texte, dans le livre, précède le trait: il détaille les histoires d’amour, les scandales, les triomphes, la déchéance. Si les notes sont précises, la page blanche, elle, absorbe souvent les visages comme pour montrer que les traces de ce monde perdu s’effacent peu à peu…
Lamia Ziadé vient des arts plastiques – elle peint, dessine, coud, brode, souvent des corps de femmes aux couleurs éclatantes, impudiques et splendides. Son enfance libanaise nourrit aussi ses expositions et ses livres. Avant le grand œuvre que voici, un récit plus personnel, Bye Bye Babylone, mêlant lui aussi images et textes, était paru chez Fayard.

Le destin tragique d’Asmahan

Ô nuit, ô mes yeux est né, explique-t-elle, du bref récit d’un ami: «En trois phrases, il m’a raconté l’histoire d’Asmahan. Puis il m’a fait écouter une de ses chansons, «Ya Habibi Tâala». Tout de suite, j’ai pensé, voilà, ce sera mon prochain livre. En faisant des recherches sur elle, j’ai découvert tout ce qu’il y avait autour: le cinéma, la chanson et l’histoire du Moyen-Orient. J’ai eu envie de partager ça. Voilà pourquoi le livre a pris cette ampleur. Il aurait dû être modeste, raconter le roman d’Asmahan qui est morte en 1944. Mais j’ai poussé mon livre jusqu’en 1979, en racontant les vies de beaucoup d’autres personnages.»

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Et on découvre que non contente d’être des artistes, les héroïnes de Ô nuit, ô mes yeux ont souvent eu des rôles politiques, assumés ou symboliques. Asmahan est l’épouse d’un puissant chef de clan druze; elle travaillera pour les Anglais. Oum Kalthoum apparaît comme le pendant féminin de Nasser. D’autres, moins connues, marquent des points contre l’oppression, comme Rose el Youssef, une actrice qui ose lancer au Caire, au milieu des années 1920, un magazine qui porte fièrement son nom. Ou encore Samia Gamal, le grand amour de Farid el Atrache, qui refusera fermement, à l’instar de Sabah, dans les années 1980 de mettre le voile, malgré la demande pressante (et trébuchante) des Saoudiens.

Aujourd’hui, dit Lamia Ziadé, «leur musique m’accompagne de plus en plus. Je ne connaissais que les plus célèbres de ces chanteuses. Grâce au livre, j’en ai rencontré d’autres. Plus je suis loin de mon pays, plus j’ai besoin de cette musique.» 


Lamia Ziadé, Ô nuit, ô mes yeux, P.O.L

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