Genre: Nouvelles
Qui ? Fiona Kidman
Titre: Gare au feu
Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Dominique Goy-Blanquet
Chez qui ? Sabine Wespieser, 396 p.

«Le lendemain matin j’ai vu au loin un vol de mouettes. Elles étaient venues à l’intérieur des terres pour picorer les morceaux de lézards et de sauterelles rôtis parmi les cendres et les dernières volutes de fumée.»

Cendres, fumées, feux qui courent à la surface de la terre, la description des brûlis – ces feux destinés à la fois à défricher la terre et à la fertiliser – est un motif qui revient de proche en proche dans les nouvelles de Fiona Kidman, une écrivaine néozélandaise née en 1940 dont un roman, Rescapée , est paru en français en 2006, chez Sabine Wespieser déjà.

Leurs «diableries»

Son recueil ( The Trouble with Fire, paru en 2011 en version originale anglaise) porte un titre de feu, celui de la dernière de ses nouvelles: «Gare au feu». Feu par lequel, dans cette histoire-là, deux femmes, Annie et Alice, l’une mariée, l’autre pas, sous couvert de brûlis, tentent d’exorciser l’angoisse qu’elles éprouvent face à cette terre neuve de Nouvelle-Zélande, essayent de juguler leurs inquiétudes nées de l’atmosphère étouffante de la colonie, et peut-être aussi de la présence invisibles des Maoris, maîtres secrets des lieux. «Je n’ai pas la permission d’allumer des feux chez nous», avait confié Alice, et donc elles avaient pris l’habitude d’appeler cela leurs «diableries», partant toutes seules dans les collines, rentrant tard dans la nuit avec l’allure de ramoneurs excentriques, robes noircies en lambeaux, sourcils roussis. Frederick trouvait à leur apparence quelque chose de barbare, presque maléfique.»

Le feu et les femmes. Ce sont elles les héroïnes de presque toutes les nouvelles de Fiona Kidman. Si un homme se raconte parfois, c’est encore à propos d’elles. Et le feu, lui, lorsqu’il ne roussit pas les sourcils, brûle, c’est couru d’avance, les cœurs ou les entrailles. Voilà pour le fil rouge, car Gare au feu se divise, par ailleurs, en trois parties, en trois séries de nouvelles à l’ambiance, chaque fois, singulière.

Malaises rétrospectifs

La première partie, qui compte six textes, fait dialoguer le passé et le présent de femmes d’aujourd’hui. Mémoire de l’adolescence, de ses errances, de ses erreurs, de ses chocs, pour l’Hilary du «Petit Italien», qu’une vieille amie vient cuisiner pour en savoir plus sur ce qui s’est passé jadis. La nouvelle est longue et prend des airs de petit roman. «L’historique des faits» confronte, lui, rétrospectivement les rêves d’une liaison adultère au réel; «Extrême» évoque l’avortement et les enfants, qui, nés tout de même, viendront plus tard demander des comptes; «Soiries» explore la maladie, la perte, la solitude. Il y a aussi un hommage à Marguerite Duras, Joan Didion et Graham Green, écrivains qui hantent cette nouvelle vietnamienne, la seule à ne pas se dérouler en terre néo-zélandaise.

La seconde partie est la plus compacte. Trois textes: «L’homme de Tooley Street», «Un autre homme» et «Sous l’eau» forment une sorte de roman à plusieurs voix. Des générations de femmes se succèdent, se méprennent et se font écho à travers les temps et les terres, de la campagne à la ville, traversant des amours difficiles, enterrant et déterrant leurs héritages perdus. Tout tourne, dans ces trois textes, autour d’une femme, Joy, aïeule de plusieurs autres, trop tôt disparue.

La dernière partie, deux nouvelles, campe dans le temps passé. «Montée d’arôme» convoque un personnage réel: Gordon Coates, qui fut premier ministre de la Nouvelle-Zélande entre 1925 et 1928. La rumeur veut que l’homme ait eu, avant d’épouser en bonne et due forme une jeune femme d’origine anglaise, plusieurs enfants de femmes ­maories. Fiona Kidman reprend l’histoire à son compte et s’en sert pour évoquer un thème qui lui est cher. Elle décrit ici subtilement, à la manière d’une Nadine Gordimer ou d’une Doris Lessing, les gouffres entre communautés blanches et de couleur.

Adepte de l’ellipse, préférant suggérer plutôt qu’affirmer, laisser deviner plutôt qu’expliquer longuement, Fiona Kidman n’en est pas moins extrêmement sensible aux différences de classe, aux humiliations que subissent les uns aux dépens des autres. Elle examine soigneusement les frictions qu’elle provoque. Dessinant tout à coup des espaces de liberté, douchant brutalement les espoirs de ses personnages.

«Gare au feu», le dernier texte du recueil, donne à voir, notamment, le paradoxe d’une société très hiérarchisée sur une terre pourtant si neuve: «Mais nous sommes en Nouvelle-Zélande», murmura Nancy. «Est-ce que nous ne sommes pas venus ici pour être tous égaux?»

Ce qui touche, dans ces textes composés aux antipodes, c’est un mélange de sentiments familiers et d’une sorte d’exotisme diffus qui ne tient pas tant à la géographie ou aux mœurs qu’à la sensation permanente de précarité qui semble habiter les héros de ces histoires. Comme si, sur cette terre-là, si loin des origines, rien n’était jamais tout à fait fixe, tout à fait sûr. Que rien ne soit jamais acquis pour personne est de l’ordre de l’universel, mais on l’oublie tout le temps. Gare au feu constitue un précieux rappel.

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Fiona Kidman

«Le petit Italien»

«Hilary avait enviede dire à cette intruse avec son misérable sac de paperasseset de croquis,ses excuses pour s’inviter, qu’il fallaitlire des livres pour savoir ce qui se passait ensuite. Comme les films, c’est làque se déroulaitla vraie vie»