Gore

Les femmes prennent d’assaut le cinéma fantastique

Le Festival du film fantastique de Neuchâtel, qui a commencé vendredi, propose plusieurs films portés de bout en bout par des réalisatrices et des actrices. Jusqu’au genre le plus extrême. En complément, nos pistes pour ce NIFFF 2017

C’est un film d’une originalité radicale, qui bouscule, fait rire et interpelle en même temps. Bitch, de Marianna Palka, raconte la crise d’une femme au foyer face à ses enfants surexcités, son mari qui la trompe – elle l’ignore, mais elle souffre d’un constant éloignement. Elle s’enferme dans une solitude que rien ne peut rompre, jusqu’à l’idée du suicide, et jusqu’au plus curieux retournement: elle commence à se comporter comme une chienne. Littéralement. Elle tourne en rond dans la cave, défèque sur le sol, aboyant avec agressivité face à ceux qui furent ses proches.

Bitch, montré vendredi prochain au Festival du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF), ne cesse de poser des questions à travers sa fable canine. La femme, et mère, y apparaît unique par son absence, irréductible malgré l’étrangeté de la situation. Figure du cinéma indépendant américain, Marianna Palka livre un film aussi cérébral qu’émouvant, d’autant qu’elle interprète elle-même la mère «chienne».

Existe-t-il un fantastique féminin?

S’il fallait une définition du cinéma fantastique féminin, Bitch l’apporterait. Mais la démarche peut paraître absurde; chercherait-on à décrire un film fantastique masculin?

Plus que les précédentes, cette édition du NIFFF pose la question d’une féminité dans le surnaturel. Le festival neuchâtelois, que dirige Anaïs Emery, n’en est pas à sa première avancée en la matière. En 2015, il avait fait sensation en bâtissant un jury 100% féminin. Cette année, les programmateurs ne mettent pas eux-mêmes en avant les films féminins, mais ceux-ci s’imposent comme un fil conducteur. Pas vraiment dans la compétition principale – hormis Bitch –, mais dans diverses sections du festival. Dans les «Films du troisième type», la toujours originale Agnieszka Holland, réalisatrice en cinéma (Europa Europa) comme pour des grandes séries américaines (The Wire, Treme, House of Cards), présente Spoor, portrait d’une étonnante femme dans la campagne polonaise, une activiste pro-animaux prête à tout, dans ce milieu de chasseurs.

D’une provenance plus lointaine, le NIFFF dévoile le premier film d’une réalisatrice zambienne, Rungano Nyoni, qui conte le calvaire d’une fillette de 9 ans accusée d’être une sorcière. Les artisans du festival vantent I am not a Witch en raison du «regard critique sur les croyances anciennes et la quête occidentale d’exotisme»; cette coproduction anglo-française lance une cinéaste nouvelle, dans son univers. Dans la même section, Ava, de Lea Mysius (France), promet une quête de liberté de la part d’une jeune femme atteinte de cécité.

Le gore, nouvelle matière féminine

L’autre argument qu’illustre cette édition du NIFFF est que les réalisatrices ne se laissent plus intimider par les catégories les plus crues. Anaïs Emery souligne le fait que deux femmes sont aux commandes de films dans la division la plus rude du festival, les «Ultra movies», les horreurs qui se boulottent en frissonnant au creux de la nuit neuchâteloise. Sans conteste, la Française Julia Ducournau va faire événement avec Grave (Raw), histoire de bizutage qui tendrait vers le cannibalisme.

L’Anglaise Alice Lowe va, elle, très loin dans Prevenge, son allégorie sur la grossesse, écrivant, réalisant et interprétant l’histoire d’une femme qui semble entendre la voix de son futur enfant – et il paraît colérique, c’est peu dire. «Un film brillant, qui renverse de nombreux préjugés», assure Anaïs Emery, laquelle précise: «On a pu imaginer, un temps, que l’intégration des femmes dans le fantastique allait provoquer une diversification de l’imaginaire, et surtout, adoucir le genre. On voit en réalité qu’elles n’hésitent pas à prendre en main le gore.»

Même dans le registre le plus sanguinolent, les créatrices apportent-elles une dimension particulière? Dans les histoires et les thématiques peut-être. Mais il serait bien hasardeux, voire vaseux, de vouloir chercher à estampiller ce fantastique d’origine féminine. Passé les effrois des projections à Neuchâtel, c’est une banalité du fantastique féminin qui s’imposera. Une banalité étrange, bien sûr.


Quelques promesses du NIFFF 2017

■ Miike, stakhanoviste du genre

Le Japonais Miike Takashi est pour le moins insaisissable: depuis le début des années 1990 et une série de films réalisés pour le marché vidéo, il a signé une bonne centaine de longs-métrages. Explorateur fou du cinéma de genre, il s’est fait un nom en 1999 avec Audition, un film d’une violence insoutenable qui a ouvert la voie à ce qu’on appelle le «torture porn». Il est l’invité phare du NIFFF, où il présente notamment le film de sabre fantastique Blade of the Immortal, et JoJo’s Bizarre Adventure (en première mondiale!), deux adaptations de mangas à succès. Il offre une conférence publique le lundi à 16h. (S. G.)

■ Des perles à repérer

Chaque année, le NIFFF aligne ses perles comme une guirlande estivale. On peut relever cette année une section «Films du troisième type» particulièrement prometteuse: outre les films cités ci-dessus, on y remarque Colossal, dans lequel Anne Hathaway incarne une femme et un lézard géant, ou Small Town Killers, comédie danoise sur des époux qui veulent se débarrasser de leur femme, ou encore The Limehouse Golem, une piste à suivre: un Golem dans la Londres victorienne. Il y aura aussi trois films du renouveau du genre en Russie, et un monument bollywoodien. (N. Du.)

Lire aussi: Le NIFFF 2017 marquera le retour de la science-fiction

■ Hurlons de rire dans le silence intersidéral

Dans l’espace, personne ne vous entend hurler de rire; cette année, le festival donne dans la franche rigolade avec le programme «Rions dans l’espace». Quatorze pantalonnades parmi les sphères célestes, depuis un film hongkongais de 1983 qui rassemble Marilyn Monroe et Sherlock Holmes ailleurs que sur Terre, jusqu’à une récente invasion extraterrestre qui a le mauvais goût de survenir durant un concours de bière en Grande-Bretagne. Avec le savoureux pastiche québécois Une Galaxie près de chez vous ou un enlèvement cosmique en Turquie, le menu promet quelques grands moments de nanars intersidéraux. (N. Du.)


Festival international du film fantastique de Neuchâtel. Du 30 juin au 8 juillet.

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