Concert

Les femmes prennent le pouvoir musical

Pour les vingt ans de la Loi fédérale sur l’égalité entre hommes et femmes, la chef Elena Schwarz et la compositrice Hadas Pe’ery donnent à Genève une conférence avant un concert d’oeuvres de six compositrices. Rencontre croisée

L’une a le regard bleu clair et les cheveux blonds tirés en chignon strict, sur une stature haute et fine. Les yeux marron sombre de l’autre, sa coiffure libre et sa silhouette plus menue révèlent un tempérament méridional. Les deux ont trente ans et affichent une même douceur ferme. Elles défendent aussi avec une conviction identique des métiers réputés masculins: compositeur et chef d’orchestre.

Elena Schwarz tient la baguette et Hadas Pe’ery crée des œuvres où l’électronique est reine. Ces deux musiciennes ont répondu avec enthousiasme à un projet de la HEM qui célèbre les vingt ans de la LEg en collaboration avec le Bureau de la promotion de l’égalité entre femmes et hommes. Une façon pour la haute école de rappeler qu’en matière de musique aussi, on est loin de la parité, même s’il y a des progrès.

Six œuvres de compositrices contemporaines seront donc interprétées par l’Ensemble 21 de la HEM, groupe d’étudiants réunis autour de la musique actuelle sous la houlette d’Elena Schwarz.

Le Temps: Le thème du concert et de la conférence s’articule autour de la réalité de vos métiers en tant que femmes. Comment l’avez-vous vécue?

Hadas Pe’ery: Je viens d’une famille d’informaticiens et j’étais naturellement intéressée par la physique et les maths. Et jouer du violon ne représentait pas de difficulté particulière pour une fille. Quand j’ai progressivement évolué vers la création, et particulièrement le domaine électro acoustique qui m’a de plus en plus passionnée et que j’enseigne aujourd’hui à l’Université de Tel Aviv, j’ai senti monter des réactions de doute sur les compétences d’une femme dans ces deux univers. La dimension technique de l’électronique est très difficilement associée à une femme. On la préjuge rapidement incompétente ou incapable. On ne lui fait pas confiance et il n’y a aucune place pour l’erreur, contrairement à un homme. Quant à la composition, il y a très peu de femmes dans ce domaine, même si l’histoire ne manque pas de cas. Mais comme j’ai un tempérament militant, je m’emploie à prouver que la qualité ne dépend pas du sexe…

Elena Schwarz: de mon côté, je dirai que je n’ai pas beaucoup ressenti ce problème, bien qu’il y ait encore moins de chefs d’orchestre femmes. Je dis chef à dessein car je trouve que c’est beaucoup moins joli avec deux f, et que ça n’a aucun sens… Je n’ai par exemple que des professeurs masculins, en cours ou master classes, alors qu’Hadas a eu affaire à des compositrices. En fait, j’ai très vite été fascinée par la capacité du directeur musical à fédérer les musiciens, à créer avec eux un univers sonore à la fois personnel et collectif. J’étudiais le violoncelle à Lugano. Mais en assistant aux répétitions d’orchestre, j’ai penché rapidement vers la direction. J’ai eu la chance d’être formée, soutenue et aidée par des figures qui ne me faisait pas sentir différente des garçons, et moi-même, je ne me suis jamais posé la question de considérer mon métier en fonction de ma situation de femme.

– Comment le choix des six œuvres s’est-il imposé?

E.S: j’ai voulu un éventail le plus ouvert possible de sensibilités et de styles. La qualité des partitions prime évidemment sur tout autre argument. L’anniversaire de la LEg a évidemment imposé la thématique féminine, mais ce n’est pas sur ce critère que mon choix s’est basé.

H.P: J’ai pour ma part opté pour une pièce pour violoncelle et électronique, assez «intimiste», en fonction de la salle aussi, plutôt qu’un ouvrage qui engage un instrumentarium plus important.

– Comment se travaille une œuvre électronique?

E.S: Il y a une partie traditionnelle de mise en place de la partition telle qu’elle est écrite, et une autre plus technique, de placement des micros ou haut-parleurs très en lien avec l’environnement sonore et le retour de la salle. On travaille avec le technicien sur chaque détail. Et surtout, avec des instruments électriques ou naturels, pour moi, le contact avec des compositeurs, l’échange, le partage et le sentiment de créer ensemble est une aventure magnifique. C’est pourquoi j’évolue beaucoup dans le répertoire actuel.

H.P: C’est une pratique très particulière, qui met en jeu la gestion de l’aspect «scientifique», l’interprétation des musiciens et les interventions des techniciens, qui sont à considérer eux aussi comme de véritables interprètes.


Conservatoire, Place Neuve, vendredi 16 décembre. Conférence des deux jeunes femmes «Etre compositrice et cheffe d’orchestre aujourd’hui» à 19h, concert à 20h. Entrée libre.

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