Théâtre

Femmes révoltées, théâtre endiablé

Genève, Joan Mompart monte On ne paie pas!» farce sociale de Dario Fo. Drôle et déchaîné, le spectacle raconte la révolution des foyers

Joan Mompart aime le théâtre qui bouge. Déjà, dans La Reine des neiges, son premier spectacle en en 2010, trois comédiens incarnaient une dizaine de personnages et se disputaient la palme de celui qui se glissait le plus vite dans sa nouvelle peau. Ici, dans On ne paie pas, on ne paie pas!, même ambiance survoltée, mêmes grands mouvements de plateau. Mais, cette fois, pas d’images projetées ni de musique en direct, mais du rire à gorge déployée. Et, sous la farce rocambolesque, le drame social cher à Dario Fo. Qui se manifeste dans le choix du décor: un plan à bascule sur lequel tangue un appartement modeste, aux tons gris, couleur également adoptée pour les costumes. On est loin du chatoiement visuel du conte d’Andersen. Mais, précisément, avec cette révolte explosive face à l’injustice sociale et à la pauvreté, on est loin du conte de fées.

Il est de bon ton de dire que les textes du passé conservent toute leur actualité. Souvent la résonance est implicite. Ici, avec cette farce rebelle de 1974, elle est totalement concrète. Car, ce que raconte Dario Fo dans On ne paie pas, on ne paie pas! s’est bel et bien déroulé en Andalousie, le 7 août dernier. A l’image de la pièce, des dizaines de personnes se sont introduites dans deux supermarchés, ont rempli leurs chariots d’articles de première nécessité et sont sorties sans payer. L’idée? Redistribuer ces denrées aux foyers étranglés par la crise et rétablir ainsi une forme de justice sociale. Un député de gauche, Sanchez Gordillo, a accompagné le raid, et de nombreuses personnalités du pays ont manifesté leur solidarité.

Troublante ressemblance, donc, avec la pièce du Prix Nobel de littérature italien. Sauf qu’en fabulator de génie, Dario Fo tire la situation du côté du vaudeville avec une colossale cascade de rebondissements. Antonia (Brigitte Rosset), l’une des femmes du raid, a pour mari Giovanni (Juan Antonio Crespillo), démocrate chrétien légaliste qui préférerait «mourir de faim plutôt que voler». Elle doit donc cacher les cabas et requiert les services de sa voisine et amie, la prude Margherita (Camille Figuereo), en lui faisant engrosser les courses sous le manteau, telle une maculée conception… Policier, agent et autres figures de l’ordre (François Nadin, dans tous les rôles) tombent dans le piège tandis que Luigi (Mauro Bellucci), époux de Margherita, tombe à la renverse devant cette épidémie de bébés. Plus tard, un faux cadavre et un vrai plan de chômage amènent encore leur fioul à ce rallye révolutionnaire, dont l’inventivité témoigne une fois de plus des talents de conteur de l’écrivain, qui est aussi peintre, homme politique et fabuleux comédien.

On l’a compris: ça swingue chez Dario Fo. Et, dans le texte original, ça swingue en italien. Avec cette science du récit dantesque qui donne des ailes malgré ou plutôt grâce à sa complexité. «Alors qu’on pourrait croire qu’elle s’engage dans une voie sans issue à force de mensonges, Antonia transforme le monde et crée un espace de liberté», observe Joan Mompart. La fiction comme salut, comme renversement politique. Autant dire qu’il faut des comédiens avec tripes et âme pour défendre, en français, ces couleurs. Brigitte Rosset en tête, le casting retenu par le metteur en scène maîtrise parfaitement le ton, et tient de bout en bout le rythme trépidant de la soirée.

Mais, sous la farce remuante, la proposition charrie aussi sa dose de gravité. Grâce au visuel de Cristian Taraborrelli déjà: disposés sur un plan à bascule, les meubles de l’appartement d’Antonia et Giovanni sont gris souris. Rien de coloré. Les costumes de Claude Rueger suivent aussi ce code couleur et l’œil imprime la tristesse que le jeu dément. Tension entre ce qu’on voit et ce qu’on entend. Puis, tout se met à valser et le jeu même évolue vers plus de gravité, avec, à la fin, un moment poignant, pic émotionnel qui cristallise la conscience sociale et politique de la folle chevauchée.

Du mouvement vers le plan fixe, de la parole déliée au cri muet. Joan Mompart a saisi la révolte fondatrice de Dario Fo.

On ne paie pas, on ne paie pas!, La Comédie de Genève, jusqu’au 24 mars, 022 320 50 01, www.comedie.ch, 1h50.

A la fin, un pic émotionnel cristallise la conscience sociale et politique de la folle chevauchée

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