La femme-volcan

de Denis Savary

La pièce a été inspirée par Modigliani et elle s’appelle «Stromboli». Elle se décline en bleu, en rose ou en orange. Pour la dixième édition de sa collection d’art, «Le Temps» multiplie les plaisirs grâce à un artiste à la démarche généreuse

Denis Savary est une sorte de conteur. Comme les grands transmetteurs de légendes, l’artiste vaudois, aujourd’hui installé à Genève, puise dans un matériau existant, mais il va ensuite le transformer, en faire sa propre histoire. Ce n’est pas forcément dans le résultat qu’on reconnaît son art mais plutôt dans ses processus de transmutation, où l’imagination s’envole, se raccroche à un autre sommet, se fabrique un nouveau nichoir avant de repartir à nouveau. Ainsi, il raconte volontiers que c’est en découvrant un Modigliani, ou plutôt une reproduction qu’en a faite le père de sa compagne, que lui est venue l’idée de Stromboli.

Corps-paysage

Mais ce n’est là qu’un résumé de l’histoire de cette forme moulée dans un granulat de caoutchouc mélangé avec de la résine. Une matière à la fois étrange et familière puisque, s’il n’est guère habituel de la trouver dans les ateliers d’artistes, nous l’avons tous foulée dans les cours de récréation ou sur les terrains de jeu. Elle y amortit les chutes des petits aventuriers.

Au début, il y a une grande v ersion de Stromboli. A peu près à l’échelle d’un corps, elle est moulée dans une résine granuleuse noire et un peu brillante qui évoque la lave, comme le revêtement du parc de jeu en face de l’atelier de l’artiste. D’où ce nom de Stromboli, qui bien sûr est aussi dû aux formes très «collineuses» de la dame. Coupé dans sa longueur, posé sur une table, comme au Mamco de Genève où il est en ce moment exposé (lire ci-contre), le corps devient un paysage vallonné. Ce pourrait être la maquette d’un train électrique dans un pays de terrils.

Quand Denis Savary parle de ses œuvres, on a l’impression qu’il a appris à les aimer en les faisant, ce qui dit bien encore une fois l’importance du processus chez lui. Il raconte ainsi comment Modigliani a très vite été accompagné par Matisse dans les références de la pièce, mais aussi par Thomas Schütte, un artiste qui compte beaucoup pour lui et qui a sculpté toute une série de Frauen allongées sur des tables.

Approché pour réaliser une édition pour la collection du Temps, l’artiste a eu l’idée de donner, en quelque sorte, des petites sœurs à la grande Stromboli. Il imaginait, dit-il, ces boules de magma que rejettent les volcans et se multiplient lors d’une éruption. Mais pour que celles-ci prennent vie, il fallait de la couleur à ces petites formes. Denis Savary a choisi trois couleurs vives comme l’enfance, parmi celles à disposition dans les gammes de fabrication, du bleu, de rose et de l’orange.

Entre le nu de Modigliani et Stromboli, il y a eu tout un processus d’appropriation, par la photographie, le dessin. Puis un moulage que Denis Savary a réalisé en terre avec deux assistantes qui ont ensuite réalisé un moule en plâtre. C’est dans ce moule que vient couler le mélange de granulat de caoutchouc et de résine.

L’aventure de Stromboli est à l’image du parcours de son créateur, encore court et pourtant déjà plein de rebondissements, et de réussites. Né en 1981 dans la Broye vaudoise, à Granges-près-Marnand, Denis Savary n’est pas à proprement parler né dans un milieu artistique. Mais il dit volontiers qu’il a toujours eu des exemples de personnes qui vivaient leur passion. Il y a le foot, activité très importante dans sa famille et qu’il a lui-même pratiqué assez sérieusement jusqu’à 17 ans – et les sculptures bouddhistes que réalisaient ses parrain et marraine. Ainsi, il y a eu comme un mouvement naturel, sans obstacle, lorsque le jeune homme a choisi de se présenter à l’Ecole cantonale d’art de Lausanne. «Je dessinais beaucoup, depuis toujours, mais je n’avais aucune idée de l’art contemporain», précise-t-il.

Un «avant-centre»

L’ECAL, où il est devenu enseignant, va lui ouvrir tous les possibles. Il fera des vidéos, souvent tournées l’été dans sa campagne natale, deviendra sculpteur, imaginera des installations. Il n’aura aucun mal à sortir de la pratique solitaire du dessin à la collaboration nécessaire à ses projets, avec les artisans les plus divers notamment. «J’ai besoin de savoir-faire. Mes œuvres sont souvent liées à des rencontres, des envies de travailler avec quelqu’un.» Il aime partager avec des artisans mais aussi avec des artistes d’autres domaines – il a été scénographe pour des spectacles de danse et de théâtre – et des connaisseurs de l’art qui l’accompagnent depuis ses débuts. Il cite Christian Bernard, qui l’a déjà plusieurs fois exposé et lui a offert un étage du Mamco cet été, ou encore le commissaire d’exposition indépendant Samuel Gross. «Je suis très entouré», se réjouit-il simplement.

Denis Savary devait sans aucun doute avoir un jeu très collectif au foot. Nous ne lui avons pas demandé quel était son poste. En art, il est un avant-centre, et multiplie déjà les Ballons d’or, c’est-à-dire les expositions personnelles, en suisse ou à l’étranger, les bourses et les prix (Swiss Art Awards, bourse Leenaards, Prix culturel vaudois…). Et tout cela avec une telle fluidité que l’élan ne semble pas devoir se rompre sur la première ligne de défense venue.

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