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«Que ferait-on si RSF n’existait pas?»

Pour la première fois, en plus de photographies, la section suisse de Reporters sans frontières (RSF) publie des reportages en textes et en images qui ont fait date. Entretien avec Chappatte, dont la BD «En remontant la révolution» fait partie de l’album RSF

Reporters sans frontières (RSF) Suisse innove. Sa livraison d’automne est d’habitude composée de photos de grands reporters. Cette fois, l’album comprend plusieurs articles mariant textes et images ainsi qu’un reportage BD. «Une manière d’être plus en phase avec notre engagement», explique Thérèse Obrecht Hodler, présidente de RSF Suisse.

Le choix du reportage BD s’est porté sur En remontant la révolution de Patrick Chappatte, dessinateur au Temps, qui publie par ailleurs un best of de ses œuvres parues dans l’International Herald Tribune.

Le Temps: Quel est le rôle d’organisations comme Reporters sans frontières ou Cartooning for Peace [l’association lancée par Plantu et d’autres]? Sont-elles indispensables?

Chappatte: On peut se poser la question: que ferait-on si elles n’existaient pas? Il n’y aurait carrément pas de bouée du tout, pas de tentative de s’organiser. Il faut absolument que les reporters se soutiennent entre pairs. Quant au métier de dessinateur, il est très solitaire, d’où l’importance d’un réseau.

– En mission, comment limite-t-on les risques? Est-ce possible ou le contrôle échappe-t-il forcément au reporter?

– Parfois le terrain est problématique. Lors de mon dernier reportage dessiné, en mars au Guatemala, sur la violence urbaine, j’ai dû rencontrer des ex-gangsters, aller dans des quartiers dangereux, dans des prisons. C’est la même chose pour tous les reporters, il faut y aller pour avoir une histoire à raconter. Mais il y a une condition de sécurité: ne pas passer par la police ou un ministère, mais s’appuyer sur des ONG locales qui ont des travailleurs sociaux dans les quartiers en question.

– Avez-vous connu des situations à la limite des conditions de sécurité?

– En 2010, j’ai dû renoncer à un reportage BD à Kandahar en Afghanistan, chez les Talibans. Je devais passer quelques jours en blouse blanche, dans un hôpital, avec l’aide du CICR. Mais le monde est devenu plus dangereux pour les dessinateurs depuis la publication des caricatures de Mahomet.

A Gaza, vers la fin de la guerre en 2009, il fallait repartir parce que le cessez-le-feu avait expiré. On a trouvé la porte de sortie bouclée. Notre bus était seul, devant le poste de douane fermé. On parlait de bombardements imminents. Le ciel faisait peur.

– Gardez-vous des contacts avec les personnes qui vous ont accompagné comme guide ou témoin?

– J’aimerais bien, mais finalement on perd ces liens. En reportage, on reçoit un appui incroyable des gens sur place, les «fixeurs», qui trouvent les contacts, traduisent et prennent les mêmes risques, voire plus, parce qu’eux, ils restent sur place.

Le reportage BD que j’ai fait au Guatemala intéresserait un journal local. Mais je crains que publier ce reportage là-bas puisse s’avérer dangereux pour les protagonistes du récit.

– La situation a beaucoup évolué en Tunisie depuis votre reportage. Est-ce difficile de voir son travail dater?

– Oui! C’est pour ça que j’essaie de trouver des angles pérennes. L’histoire raconte le lieu où le printemps arabe est né, à Sidi Bouzid, et les acteurs qui ont fait l’Histoire. C’est la photographie d’un moment.

– En presque 25 ans de dessin de presse, comment a évolué le métier?

– Il y a eu un tournant après les caricatures de Mahomet. On ne ressent pas de crispation avec les journaux, mais les rapports avec les gouvernements et la population ont changé. Il y a quatre ans, j’ai reçu un visa pour aller en Iran, mais en prenant l’avion du retour à Téhéran deux personnes se sont approchées et m’ont dit: «ah, je vous reconnais…» Jusque-là, il valait mieux se présenter comme dessinateur que comme journaliste: c’était innocent de faire du dessin de presse. Maintenant, c’est l’inverse et je préfère me présenter comme journaliste. Les caricatures de Mahomet, c’est le 11-Septembre des dessinateurs de presse.

Les grands reportages pour la liberté de l’information, RSF Section Suisse, 16 francs dans les librairies, kiosques, bureaux de Poste et sur www.rsf-ch.ch.

Stress Test, Cartoons from the International Herald Tribune 2011-2012, Globe Cartoon/IHT, 24,80 francs.

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