Découverte

Ferdinand Hodler: reconnu sur un film pour la première fois

Alors qu’on ne l’avait aperçu jusque-là qu’en photo, l’artiste suisse a été repéré sur une bobine datant de 1896. Une découverte émouvante qui en dit long sur la personne qu’il était

La séquence est courte, une quarantaine de secondes seulement, et l’image granuleuse, un peu saccadée. Mais on le distingue très clairement. Au milieu d’une foule de badauds en vestons, robes à dentelles et canotiers, un homme moustachu s’avance.

Cigare dans une main, parapluie dans l’autre, il sourit, fait quelques pas nonchalants, regarde la caméra puis disparaît, avant de traverser de nouveau le champ et de se perdre dans la masse. Cet homme, c’est Ferdinand Hodler, capturé sur pellicule il y a plus de cent-vingt ans. Observé en mouvement pour la toute première fois.

Dans un alpage factice

On doit cette découverte heureuse, et un peu due au hasard, à Hansmartin Siegrist, historien du cinéma de l’Université de Bâle. Lui et son équipe travaillaient depuis près de vingt ans sur un film daté de 1896, le plus vieux jamais réalisé en Suisse et signé Lavanchy-Clarke, pionnier helvétique du cinéma (à l’époque, il est l’un des premiers à obtenir une licence d’utilisation du cinématographe des frères Lumière).

En parcourant ces bobines, Hansmartin Siegrist tombe sur une autre séquence, tournée lors de l’Exposition nationale organisée à Genève la même année. On y promeut l’image «carte postale» du pays à l’aide d’une reconstitution, aux abords de Plainpalais, d’un alpage idyllique façon chalets miniatures, faux rochers et cascade artificielle (pour laquelle on aurait drainé plus d’un million de litres d’eau!)

En décembre dernier, observant attentivement le monde qui s’agite, se salue et danse en noir et blanc, l’historien croit reconnaître le minois du peintre suisse. Il contacte alors les Archives Jura Bruschweiler, gardiennes du Fonds Ferdinand Hodler, où des experts analysent le film en le comparant à une multitude de documents d’archive.

Oreilles et pommettes

Pour authentifier formellement l’artiste, plusieurs caractéristiques clés devaient concorder, à commencer par des mesures purement physionomiques. «Nous avons observé la ligne de ses cheveux, ses pommettes, ses oreilles et également sa taille, détaille Niklaus Manuel Güdel, directeur du fonds. Nous savions que Ferdinand Hodler mesurait 168 centimètres. Il fallait donc que l’homme du film n’en fasse pas trente de plus!»

Mais ce sont avant tout des considérations subjectives qui permettront de trancher. Aucun doute, il s’agit de notre homme… tout est dans le style. «Son regard est le même qu’on retrouve sur les photos d’Hodler: malicieux, pénétrant, chatoyant, poursuit Niklaus Güdel, grand connaisseur de l’artiste. Et il a cette posture un peu courbée de dandy. Bref, Ferdinand comme on se l’imaginait. C’était très émouvant, presque trop beau pour être vrai!»

Hodler le farceur

Tout comme les premières images filmées de l’auteur Marcel Proust, redécouvertes l’an passé, cette trouvaille cinématographique n’a rien d’anodin. Outre les éléments biographiques qu’elle confirme (la présence de Ferdinand Hodler à l’Exposition nationale du 16 mai 1986, jour de l’inauguration d’une exposition au pavillon des beaux-arts à laquelle il avait également participé), la séquence dévoile des facettes de la personnalité de l’artiste, notamment son rapport à l’image.

«Bien qu’à l’époque, les films aient été en grande partie mis en scène, on voit qu’Hodler aimait réellement se montrer, comme il le faisait par ailleurs dans ses photos et autoportraits, note Niklaus Güdel. Il avait une réelle conscience de lui-même. La manière qu’il a de fixer l’objectif, de jouer avec les objets qu’il a en main… il fait le farceur. En fait, il avait déjà intégré les bases de la communication cent ans avant nous!»

Et Ferdinand Hodler n’est pas le seul à se donner en spectacle: d’autres artistes, suisses allemands pour la plupart, ont également été repérés sur la fameuse bobine, que les spécialistes continuent de passer au crible (on y apercevrait même Cuno Amiet, grand ami d’Hodler). Ensuite, le film sera présenté au public dans son intégralité, aux côtés d’autres documents ayant permis l’identification d’Hodler, à l’occasion d’une exposition dédiée à l’artiste à la Fondation Martin Bodmer, dès le 21 septembre prochain.

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