Cinéma

Fernand Melgar blanchi par les professionnels

Non, Fernand Melgar n’est pas fasciste. Précédé d’une violente polémique, le film sort en salles. Acquitté par plusieurs responsables de festival

Dans Vol spécial, Fernand Melgar est allé à la rencontre des demandeurs d’asile déboutés qui attendent dans un centre de détention le jour où ils seront expulsés vers leur pays d’origine.

Seul documentaire en compétition internationale au Festival du film de Locarno, Vol spécial a ébranlé le public, remporté le Prix du Jury des Jeunes et le Prix du Jury œcuménique. Le jury officiel a boudé le film. Pis, son président, le producteur Paulo Branco, l’a taxé de «fasciste».

Ces invectives, traduisant un certain archaïsme idéologique, recouvrent-elles un fond de vérité? Le cinéma direct de Fernand Melgar recèle-t-il une ambiguïté? Est-il moral de donner la parole à l’oppresseur? Ces questions, nous les avons posées à quelques responsables de festivals internationaux du film documentaire.

«Vol spécial» est-il un film «fasciste»?

Charlotte Selb n’a rien vu d’obscène dans le film, au contraire: «C’est un document important que le temps légitimera aux yeux de ses détracteurs», espère la directrice de la programmation des Rencontres internationales du documentaire de Montréal.

«Les propos négatifs émis à l’encontre de ce film traduisent une position défensive face au caractère insoutenable de la situation rapportée par Fernand Melgar», déclare Fabrice Van Reymenant, directeur de Bruxelles Laïque, qui organise le Festival des Libertés, à Bruxelles. «La découverte du travail de l’équipe d’encadrement du centre de Frambois m’a replongé dans les analyses de Milgram sur la soumission à l’autorité.»

Pour Claas Danielsen, directeur de DOK Leipzig, «la position de Fernand Melgar est très claire. Son analyse de l’institution et de l’application des lois soulève plusieurs questions qu’une démocratie doit affronter.»

Est-il amoral de donner la parole aux bourreaux?

«Sûrement pas amoral, estime Fabrice Van Reymenant. Mais c’est peut-être devenu dangereux. Dans une époque où les repères identitaires sont réinterrogés, voire redéfinis, la nuance est devenue suspecte. Il faut être pour ou contre, avec les uns ou les autres, dedans ou dehors.»

«Cest en premier lieu un film magnifique. Une manière presque fictionnelle de cadrer les personnages, dans une sérénité qui donne le temps de les regarder et de saisir sur leur visage tout le drame et le conflit intérieur vécu par chacun de ces «détenus». Le film fait effectivement appel à l’intelligence des spectateurs, et je ne trouve pas de place ici pour le terme «amoral», soutient Anna Glogowski, directrice du festival Doclisboa, à Lisbonne.

Pour Charlotte Selb, il est important de comprendre que «tout système (judiciaire, carcéral, etc.), même monstrueux, est appliqué par des êtres humains. Les gardiens de Vol spécial ne sont pas des monstres, ni des hommes cruels, même s’ils sont effectivement des bourreaux dans le cadre de ce système. Leur compassion envers les sans-papiers démontre d’autant plus l’absurdité du traitement des demandeurs d’asile. Il n’y a rien de «fasciste» à reconnaître leur humanité. Personnellement, je me méfie plutôt des films qui traitent ce genre de sujet de manière très manichéenne.»

Claas Danielsen renchérit: «Il aurait été simple, populiste et stupide de dénoncer l’équipe du ­centre de détention. A la place, Fernand Melgar nous fait comprendre que ces gens sont des êtres humains. Ils font partie du système – comme nous.»

Vol spécial donne à chacun, gardien comme prisonnier, sa chance analyse Jean Perret, directeur du département cinéma/Cinéma du Réel de la HEAD, à Genève. Cela conduit à deux questions: «1) Peut-on filmer un exercice de violence symbolique, paternaliste, de façon non violente, humaniste? 2) La structure de suspense que ménage le film ne met-elle pas le spectateur dans une position inconfortable?»

Luciano Barisone, directeur de Visions du réel, à Nyon, ne relève aucune ambiguïté: «En montrant que les gardiens ne sont pas dépourvus d’humanité, Fernand Melgar refuse de désigner les coupables. Il place le spectateur dans une position moins confortable que les films militants de Michael Moore.»

«Vol spécial» est-il typiquement suisse?

Charlotte Selb dénombre beaucoup de documentaires tournés en prison à travers le monde. Anna Glogowski évoque l’œuvre de Frederick Wiseman, qui a fait connaître le fonctionnement de nombre d’institutions américaines.

Claas Danielsen a l’impression que Vol spécial est très emblématique de la Suisse, dans le sens où ce pays autorise un cinéaste à entrer dans un centre de détention. «Je crains qu’en Allemagne un réalisateur ne soit dans l’impossibilité de pouvoir filmer dans une prison. En tout cas, je n’ai jamais vu de tels films tournés en Allemagne. Par ailleurs, le centre de détention de Genève est une institution assez agréable comparée aux prisons allemandes…».

«En Belgique, l’accès aux prisons est possible, rappelle Fabrice Van Reymenant. L’accès aux centres fermés pour étrangers est en revanche presque impossible. Il s’agit sûrement d’un aveu implicite de l’illégalité de tels centres.»

Selon Luciano Barisone, Vol spécial aurait été impossible à tourner en Italie. Le réalisateur n’aurait jamais obtenu les autorisations. «En Italie, on considère les sans-papiers comme des ombres. En Suisse, ils ont un métier, leurs enfants vont à l’école. Cela peut surprendre les Italiens», précise Carlo Chatrian, coordinateur du comité de sélection du Festival dei Popoli de Florence.

«Vol spécial» fait-il sens hors de la Suisse?

Charlotte Selb ne craint pas que Vol Spécial soit compris de travers au Canada. «Même si je ne partage pas le point de vue de Paulo Branco, les questions soulevées par cette controverse sont au cœur du genre documentaire, et il est toujours sain d’en débattre.»

Pour Claas Danielsen, le film est très important pour la Suisse – et pour le reste de l’Europe. «C’est pourquoi nous l’avons invité en ouverture de DOK Leipzig 2011.» Il ne craint pas que le film n’engendre des interprétations erronées. «C’est un terrible malentendu, très répandu chez les responsables de chaînes télévisées: ils pensent que les spectateurs ne sont pas capables de se forger leur propre opinion, que tout doit être expliqué.»

«Ce film a tout son sens en dehors de la Suisse, assène Fabrice Van Reymenant. Et s’il fait polémique, tant mieux, cela permettra de mettre encore plus de lumière sur le traitement inacceptable que nos pays réservent aux personnes exilées.»

Anna Glogowski affirme que ce film «peut et doit être montré partout. Le débat qu’il suscite prouve sa nécessité. Il n’y a pas de neutralité possible dans un tel film.»

Le Festival dei Popoli montre Vol spécial parce qu’il «parle de l’homme. De celui qui a quitté son pays, de celui qui le garde, explique Carlo Chatrian. C’est un film capital, et pas seulement pour la Suisse.»

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