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Fernand Melgar: «Mon cinéma parle de gens laissés sur le bas-côté.»
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Cinéma

Fernand Melgar: «A l’école des Philosophes» est un film qui va vers le beau»

Le cinéaste évoque le tournage de son documentaire et la polémique qui a embrasé la Suisse romande

Le Temps: Après vos films sur l’immigration, «La forteresse» ou «Vol spécial», vous semblez renouer avec une sensibilité moins politique dans «A l’école des Philosophes»…

Fernand Melgar: On a toujours qualifié mon cinéma de politique. Je ne fais pas de cinéma militant, mais du cinéma tout court. Peut-être engagé… Des gens m’ont demandé: «C’est quoi ton nouveau film sur les réfugiés? Ah bon? Tu changes de sujet?»

Je ne choisis pas mes sujets, ce sont eux qui me choisissent. Et c’est toujours le même: je parle de gens laissés sur le bas-côté. C’est la marge qui nous définit, qui permet de mieux nous connaître. Bien que je cherche la petite lumière dans la nuit, mes films étaient bien malgré moi désespérés. Alors que L’école des Philosophes va vers le beau. Sans faire de mysticisme, j’ai été guidé par une lumière.

Lire aussi: «A l’école des Philosophes», les enfants de la malchance cheminent vers la lumière

Vos films incitent le spectateur à s’interroger…

Je parle tout le temps de moi. Je parle de mon enfance, des classes d’accueil. A l’école des Philosophes, j’avais l’impression de voir de petits Italiens, de petits Espagnols essayant de se conformer à la société qui les entoure. C’est mon ADN. Dans le film, des parents immigrés se retrouvent d’ailleurs avec des parents suisses autour du handicap de leur enfant. L’idée du film, c’est que la vie finit toujours par trouver un chemin – même s’il est compliqué.

Vous avez réalisé A l’école des Philosophes seul, sans équipe technique…

On est arrivés à l’école, le preneur de son, son assistante et moi, avec une grosse caméra. Les enfants ne faisaient que regarder le micro. A la fin de la semaine, le preneur de son m’a dit: «Tu n’as même pas besoin de parler, j’ai compris.» Je suis resté seul avec la caméra et un système de micro. Les gamins venaient toucher tous les boutons. Alors j’ai filmé avec un appareil photo, parce qu’ils étaient habitués à l’appareil photo de leurs parents. Je crois que je n’ai jamais eu un rapport aussi intime avec mon sujet, que je n’ai jamais été aussi près de l’autre. La technique a disparu; ce film, c’est vraiment mon regard.

Vous avez réussi à vous faire oublier des enfants?

Non, au contraire. C’est impossible de se faire oublier quand on est à un mètre de ces enfants. On fait partie du processus. C’est un peu ce que les ethnologues appellent l’«observation participative». J’ai tourné non-stop pendant quasi une année et demie. J’allais tous les jours à l’école, et c’était chaque fois un bonheur. Alors qu’on allait à reculons à Frambois [le centre de détention administrative, à Genève, où a été tourné Vol Spécial, ndlr]. L’école était au contraire une espèce de source de vie. Sans aucun mysticisme, je trouve incroyable comme la vie arrive toujours à sourdre.

Pour la première fois, il y a de la musique dans un de vos films…

Oui. J’étais plutôt un ayatollah du cinéma direct. La monteuse, Karine Sudan, m’a dit: «Tu ne trouves pas qu’on devrait mettre de la musique?» J’allais dire non, et puis je me suis ravisé. Je venais de rencontrer Nicolas Rabaeus, un jeune compositeur. Le film l’a bouleversé, il a décidé de composer une musique pour quintette à vent.

Les parents des enfants ont-ils accepté facilement que vous veniez tourner à l’école?

L’école compte 50 élèves, donc 50 familles. Je les ai réunies dans le réfectoire pour parler du film et expliquer que je ne pouvais rien faire sans leur autorisation. Et puis j’ai baissé la tête. Je me préparais à dire que ceux qui ne voulaient pas aillent à gauche et les autres à droite. Ils ont dit oui à l’unanimité. Une maman a ajouté: «Enfin on s’intéresse à nous.» Je ne m’y attendais pas! J’ai eu la liberté de filmer dans n’importe quelle situation. Je ne suis pas invisible, mais présent dans une relation de confiance. Je ne suis pas face à eux, je suis à côté d’eux, je les accompagne.

Vous avez déclenché au début de l’été une vive polémique en dénonçant le deal de rue dans le quartier du Maupas, à Lausanne. Imaginiez-vous la violence de la réaction?

Non. Parce qu’une fois de plus je n’ai pas réfléchi. Cela fait quarante ans que je vis au Maupas. Depuis vingt ans, des Gambiens, musulmans et plutôt cools, y dealaient. Des Nigérians les ont évincés. Ils sont chrétiens, ils boivent, à 16 heures ils sont bourrés et agressifs. Ils se sont rapprochés des écoles.

Je suis allé leur dire: «Les gars, si vous continuez, je vous prends en photo et je vous fous sur internet. Et vos familles sauront ce que vous faites.» Les mecs rigolaient. Après, ils ont dit: «Si tu fais ça, on te tue.» Quand l’un d’eux m’a dit «C’est ma rue», il m’a énervé. Je l’ai pris en photo, instinctivement, dans une démarche semblable à celle qui dictait le tournage de Vol spécial. J’ai posté la photo sur internet et vu le compteur s’emballer. Comme si j’avais allumé la mèche d’un baril de poudre…

Vous regrettez?

Je n’ai aucun regret quand je vois le Maupas aujourd’hui. On y comptait quelque 80 dealers sur 300 mètres. Le quartier sombrait, les commerces commençaient à fermer. Il a suffi de deux policiers qui tournent pour que les dealers partent. Ils se limitent aux boîtes de nuit le soir. M’être fait rosser par tout le milieu artistique m’a permis de m’affranchir de quelque chose qui me pesait. Je pense que je me suis métamorphosé. Cette polémique m’a arraché à une chrysalide. Les gens pensent que je fais la méthode Coué, mais je trouve tout ça très positif.

L’excommunication qui vous a frappé dans le milieu du cinéma participe-t-elle d’un conflit générationnel?

Au cours de cette année passée dans l’école, je me suis dit que le moment de la transmission était venu. Que les étudiants de la HEAD m’aient rejeté comme un corps étranger a été pour moi le meilleur des enseignements – et pour eux une leçon de cinéma. Au cours de ce chapitre de la comédie humaine, je me suis débarrassé du 90% de mon carnet d’adresses. A un moment, j’avais honte de recevoir autant de prix. Les distinctions vous séparent des autres. Cette polémique, cette rossée ont remis les compteurs à zéro, m’ont allégé. Une centaine d’articles de fond ont été consacrés à cette histoire. Le Tages-Anzeiger prépare un dossier sur les enjeux de la culture et la politique, sur les idéaux de la gauche.

Certains estiment que Melgar le gauchiste a trahi la cause…

Grégoire Junod [le syndic de Lausanne, ndlr] m’a dit: «Tu fais du mal au parti.» Je lui ai répondu «Mais quel parti?» Ha, ha! Il était sûr que j’étais socialiste. Après, voyant que je ne l’étais pas, il a corrigé: «Du mal à la cause…» Certains applaudissent quand je montre dans Vol spécial des policiers qui entravent des migrants noirs, mais laissent des dealers s’installer devant des écoles…

Je me suis demandé quelles auraient été les réactions si ces dealers avaient été de la mafia russe. Les gens ne les auraient sans doute pas acceptés – et je ne serais sans doute plus en vie… Pour Pierre Conscience, secrétaire du mouvement SolidaritéS, les dealers africains sont des travailleurs précaires qui nous font payer deux cents ans de colonialisme. C’est très intéressant: la figure du Noir reste captive du regard des Blancs. On juge à leur place qu’il est indécent de les montrer. Moi, qu’ils soient Noirs ou Blancs, je m’en fous.

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