Il y a trois ans, lorsqu’il a montré à Locarno La Forteresse, son documentaire sur les conditions d’accueil des demandeurs d’asile, Fernand Melgar a regretté publiquement l’absence de son ami Fahad, le réfugié irakien qui avait été expulsé. Samedi, Fahad est monté sur scène avec le réalisateur pour la présentation de Vol spécial. L’impact émotionnel a été ­immense, la standing ovation phénoménale. C’est devant une salle électrisée, riant et pleurant à la fois, qu’a eu lieu la première du film.

Avec Vol spécial, le cinéaste lausannois prolonge la réflexion amorcée dans La Forteresse sur la politique d’asile de la Suisse. Il est allé à la rencontre de ceux qui sont arrivés au bout de leur parcours migratoire. Leur demande d’asile a échoué. Même s’ils ont passé des années en Suisse, à travailler et à cotiser, ils sont renvoyés dans leur pays d’origine. En attendant, ils sont enfermés, jusqu’à 24 mois d’affilée, dans un des 28 centres d’expulsion pour sans-papiers que compte la Suisse. Fernand Melgar s’est immergé pendant neuf mois dans le Centre de détention administrative de Frambois, à Genève.

La tonalité de Vol spécial est plus sombre que celle de La Forteresse. Parce qu’en trois ans la situation s’est péjorée. Les campagnes de l’UDC ont distillé leur venin. Fernand Melgar s’indigne: «Mme Sommaruga prépare un paquet de nouvelles lois obligeant notamment les départements de l’instruction publique à dénoncer les enfants des clandestins. Une ministre socialiste demande ce que Pétain a demandé en 1942… Dans quel pays vivons-nous? Si ça continue, mon prochain film montrera des réfugiés encagoulés qu’on jette au lac…»

Fernand Melgar est en colère. Mais il ne se départit jamais de son humanisme. La plongée dans le désespoir se double d’une leçon de vie. Au bout de la nuit, l’humour conserve ses droits. Un bref plan montre le panneau qui annonce le centre de Frambois, flanqué d’un vautour humoristique emprunté à Lucky Luke. Sous la neige, cet emblème à la fois sinistre et souriant, traduit les contorsions de la conscience, la volonté de dédramatiser maladroitement l’intolérable à travers des euphémismes – on dit «pensionnaires» plutôt que «détenus».

La première vertu du cinéaste est l’empathie. Il aime ses personnages, refuse tout manichéisme. Les détenus ne sont pas nécessairement des anges, ni les flics des salauds. Il fait ressentir ce hiatus entre la détresse humaine et le bons sens vaudois. «On va gentiment commencer à préparer votre retour», «on viendra tranquillement vous chercher», disent les policiers. Au-delà de cette bonhomie de proximité, la machine à broyer les individus laisse entrevoir son effrayante puissance: le partage des tâches abolit la responsabilité personnelle.

Et puis, il y a des ratés, un mort au départ de Zurich, étouffé dans ses entraves. Julius, qui était à ses côtés et qu’on a ramené à Frambois, témoigne de la violence du protocole des vols accompagnés. Sa colère se fond dans une colère plus vaste, celle que l’Afrique ressent à l’encontre des colonisateurs.

Nombre de spectateurs, de journalistes interrogent Melgar sur la politique d’asile. «Vous feriez quoi?» Cette question le fâche. Lui, il fait des films qui «reconnectent des trucs qui s’étaient déconnectés», qui ramènent au sein de la population des questions évacuées. «La clé, elle est là», dit-il en se tapant le cœur. «Il faut arrêter de se faire enfariner.»

Promis à un avenir sombre, de longs mois d’incarcération et un vol vers des destinations incertaines, les «pensionnaires» continuent à vivre, à s’étonner. Leurs conversations réservent des trésors de sagesse malicieuse. Ils se souviennent de la croix blanche sur fond rouge empennant les avions Swissair qui traversaient le ciel africain de leur enfance et s’étonnent que ce rêve de liberté se termine dans l’impasse d’une prison. Ils lisent un article sur les avocats des animaux, et rigolent à juste raison que les chiens ont plus de droits qu’eux.

Confiné dans des locaux gris suintant l’anxiété, derrière des barreaux, Vol spécial réussit miraculeusement à exprimer une forme de beauté: celle qui vient du cœur. Pitchou lance l’anathème contre le policier qui lui annonce son renvoi imminent. Par miracle, sa demande est révisée, il est relaxé. Il pleure de joie, remercie le Seigneur. L’émotion est d’une intensité inouïe.

«On nous tue en silence», dit un pensionnaire de Frambois. Le cinéma documentaire tel que le conçoit Fernand Melgar brise le silence et rend la parole à ceux qu’on muselle. Il remet un visage à ceux qui n’existent que dans les statistiques. Ni moutons noirs ni profiteurs, juste des frères humains.