C’est au nadir de l’underground, en marge de Lôzane bouge, dans la fange glorieuse du Cabaret Orwell que Fernand Melgar est venu à l’image qui bouge par le truchement de la vidéo, ce nouveau support bon marché. Il se destinait à l’expertise comptable, le voici qui bricole des motifs visuels pour habiller les stridences de la musique électrique. Au mitan des années 1980, il rejoint le collectif Climage, au sein duquel il réalise une trentaine de documentaires dans divers formats.

En 2005, il signe Exit, le droit de mourir, qui pose un regard d’une rare délicatesse et d’une profonde gravité sur l’assistance au suicide. Il consacre ses deux films suivants, La Forteresse et Vol spécial, à la politique d’asile de la Suisse. La colère et l’humanisme que véhiculent ces œuvres ébranlent le pays. Après L’Abri, qui plonge au fond de la détresse humaine en compagnie de sans domicile fixe, le cinéaste soulève une polémique en dénonçant la prolifération des dealers dans un quartier lausannois. Il propose enfin A l’école des Philosophes, qui suit l’année scolaire de cinq gosses atteints d’un handicap mental et s’impose comme un des plus gros succès du cinéma suisse en 2018.

A la fin du mois, le Festival de cinéma et des droits humains de San Sebastian attribue à Fernand Melgar un prix d’honneur pour l’ensemble de son travail. La dimension symbolique de cette distinction touche le fils d’immigrés espagnols. Au même moment, il annonce qu’il arrête le cinéma. Retiré dans la campagne vaudoise, il se consacre au jardinage, à l’ornithologie et à l’apiculture. Confidence d’un homme apaisé.

Est-il plus difficile d’entrer dans le cinéma ou d’en sortir?

Je ne sais pas, parce que j’y suis entré par hasard, sans jamais avoir rêvé de cinéma. Je ne me suis jamais considéré comme un auteur, mais comme un imposteur. Ou plutôt un cinéaste de milice: il faut faire le job. Je n’avais pas en moi une œuvre, un message à crier à la face du monde. Je n’ai pas fait d’école de cinéma. Je n’ai pas une structure académique en tête. Quand j’ai commencé à faire du cinéma, j’avais très peu de références, je n’étais de loin pas un cinéphile. Mon apprentissage a été instinctif. Je me suis retrouvé très étonné de faire du cinéma.

Etre autodidacte, c’est une force?

A voir ce qui sort des écoles aujourd’hui, je dirais oui. Je pense que le cinéma ne peut pas s’apprendre dans les écoles, qui coupent souvent les ailes des étudiants. La technique, à la limite, oui. Mais le cinéma ne peut s’apprendre qu’à l’école de la vie.

Quelles sont les choses dont vous êtes le plus fier dans votre carrière?

En tout cas pas les prix. Les récompenses m’ont toujours gêné. J’avais l’impression qu’elles étaient destinées aux gens que j’avais mis en avant, pas à moi. Je crois que les meilleurs moments sont ceux où j’ai réussi à établir un lien entre le contenu du film et le public. J’ai eu la chance que mes films atteignent le public. J’aurais été très triste qu’ils n’intéressent personne. Parce que je me suis vraiment démené pour donner la parole à ceux qui en étaient privés, ou étaient tenus à l’écart de la société. Oui, mes plus beaux souvenirs sont liés à ces moments de partage avec les spectateurs.

Quand, à Soleure, lors de la première d’«A l’école des Philosophes», Alain Berset a cité dans son discours inaugural le nom des enfants handicapés que vous aviez filmés, qu’avez-vous ressenti?

Ça a été un moment très important pour moi, une évidence: j’ai eu l’intuition que mon travail était fini. Par devoir, j’ai essayé de faire encore un film, Le Métier de vivre, tourné aux trois quarts et qui restera inachevé. J’ai toujours considéré mon cinéma comme un geste politique. Il participe à la démocratie directe, sûrement parce que mon père, privé de vote en Suisse, m’a inculqué cette valeur. J’ai ressenti le besoin de donner la parole aux autres. Mon premier film, Album de famille, donnait la parole à mes parents. Je ne me suis jamais demandé «Quel film faire?», mais «Pourquoi ces personnes sont privées de parole?» Quand le président de la Confédération a prononcé le nom d'Albiana, de Chloé, de Kenza, de Léon et de Louis, je me suis dit que le job était fait, que je pouvais passer à autre chose. Je n’ai jamais considéré le cinéma comme une passion, mais comme un devoir. Faire des films a plutôt été une souffrance qu’une exaltation.

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Vous aviez un projet sur l’adoption d’enfants en Haïti?

Je ne laisse pas tomber. Je continue à développer quelques projets dans une idée de transmission. La recette est prête, il faut à présent quelqu’un pour cuisiner le plat. J’aimerais accompagner de nouveaux cinéastes, comme un grand frère, sans didactisme, en essayant de donner quelques conseils de base.

A une époque, vous aviez été tenté par la fiction. Mais vous n’avez pas franchi le pas, jamais tourné Loin derrière la montagne

J’ai vraiment souffert en écrivant le scénario de Loin derrière la montagne – une histoire de clandestins équatoriens. Le père se faisait arrêter et se retrouvait dans le centre de détention administrative de Frambois, à Genève. J’y suis allé pour me documenter. Un jour, le directeur du centre me dit: «Ça a l’air compliqué ces histoires. Ça ne serait pas plus simple de faire un documentaire?» J’ai cru qu’il plaisantait. Mais non. C’est comme ça qu’a démarré Vol spécial. Chassez le naturel et il revient au triple galop.

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Vous avez fini par vous passer de l’équipe technique et par tourner vos films en solitaire, avec un appareil photo.

Les techniciens avec qui j’ai travaillé, ces grands chefs opérateurs que sont Camille Cottagnoud ou Denis Jutzeler, m’ont appris à faire du cinéma. Arrive un moment où on ne peut plus faire de films avec ses professeurs… Ceux-ci l’ont bien compris. Et puis travailler avec un technicien implique toujours une distance. Il faut se cacher pour ne pas être sur l’image. On passe son temps à se planquer sous les tables et dans les armoires. Je connais tous les recoins du Centre d’enregistrement et de procédure de Vallorbe où nous avons tourné La Forteresse… Je voulais réduire la distance avec ceux que je filme. Si aujourd’hui j’ai la volonté d’emmener les gens découvrir la forêt, c’est pour être au plus proche du réel. Le cinéma, c’est fini. Je ne veux plus d’écran interposé. Aujourd’hui, j’ai l’impression que l’écran nous distancie du réel. Cela ne veut pas dire que je n’irai plus voir de films. Mais j’ai désormais envie de mettre le réel en relation directe avec les gens.

L’excommunication dont vous avez été frappé dans le milieu du cinéma, à la suite de votre prise de position sur le deal de rue à Lausanne, est-elle pour quelque chose dans la décision de vous retirer?

Je ne vais pas prétendre que je n’ai pas été affecté. Mais l’adversité me renforce. Ce n’est pas la polémique qui m’a surpris, mais le fait de ne plus voir aucun représentant des milieux du cinéma lors des premières pleines à craquer d’A l’école des Philosophes. Ça a été un peu une douche froide. Et puis je me suis dit avec un rien de méchanceté: «Moi, je fais des films qui attirent du public; eux, ils font des films qui n’attirent que leurs confrères»… Je ne me suis jamais senti à l’aise dans le milieu du cinéma, jamais senti intégré. Je le dis sans aigreur et sans rancune. Plus je recevais de prix, plus j’étais mis à l’écart. La polémique a été une sorte de retour de bâton. Tout ça ne me manque pas. Je ne me sens ni trahi ni blessé. En résumé: je m’en fous. Je pense que je peux remercier tous ceux qui me sont tombés dessus de m’avoir chassé de la maison cinéma suisse.

Le Festival de cinéma et des droits humains de San Sebastian vous décerne un prix d’honneur pour l’ensemble de votre travail.

Ce prix est le point final de ma carrière. Je le dédie à ma mère et à mon père. Album de famille sera projeté à la soirée de gala. C’est la plus belle manière de refermer la parenthèse du cinéma. Parmi les récipiendaires précédents, il y a des cinéastes que j’aime et que j’admire comme Laurent Cantet, Robert Guédiguian, Tony Gatlif ou Patricio Guzman… Mon père est décédé. Ma mère, qui n’a jamais vu un seul de mes films en public, va le découvrir sur grand écran et revoir mon père.

Vous avez souvent cité cette phrase extraite du préambule de la Constitution suisse: «La force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres.» Davantage que les migrants, les indigents ou les enfants handicapés à qui vos films ont donné la parole, les plus vulnérables sont désormais les animaux?

Aujourd’hui, oui, je pense que c’est la biodiversité la plus vulnérable. Ça fait un moment que ça me travaille. En France, en cinquante ans, 30% des espèces d’oiseaux ont disparu… On se rend compte, avec la «malédiction du pangolin», que la nature est fragile. Un petit virus met à mal toute la planète. J’ai une maison dans la forêt, j’ai commencé une formation d’ornithologue, je prépare un brevet fédéral d’apiculteur. J’aime les abeilles et les oiseaux.

Alors parlez-nous d’abeilles et d’oiseaux…

Je ne m’inscris pas dans la tendance «plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien», mais je pense que la nature est source de toute chose. Me réveiller le matin et écouter le chant des oiseaux est ce qui me réjouit le plus au monde. Je n’écoute plus de musique. Le chant du rossignol le soir, le chant d’amour du merle, c’est le plus beau des opéras. L’idée que oiseaux sont peut-être en train de disparaître me brise le cœur. Quant aux abeilles, j’adore le miel. A défaut de planter des oliviers et de faire de l’huile, je fais du miel. Si on défend la biodiversité, on défend les abeilles. Sans elles, plus de fruits, plus de récoltes… Et sans oiseaux, les insectes prolifèrent. Regarder les oiseaux à travers des jumelles, c’est un regard de cinéma. Je n’en pouvais plus de regarder le monde à travers des écrans électroniques. Aujourd’hui, à travers les jumelles, je retrouve la beauté optique du 35 mm, je retrouve le regard des premiers cinéastes…