Ironie du calendrier, c’est cinquante ans jour pour jour après la sortie du premier 45-tours de Johnny Hallyday que s’est éteint le poète. Ce poète qui «a toujours raison / Qui voit plus haut que l’horizon». Qui hissait la pompe au rang des beaux-arts.

Pour les amateurs de chanson française dite «à texte», le jour craint entre tous, donc, est arrivé: Jean Ferrat a rendu les clés. Que dire? C’est triste, bien sûr, mais tous les morts étant des braves types, faut-il pour autant entonner les canons de la renommée? On entend, depuis trois heures sur les radios francophones, en méconnaissance totale des prédécesseurs, «le grand parmi les grands», «le monstre sacré», «un des derniers géants» qui s’en est allé. C’est trop.

Nicolas Sarkozy, avec son élégance lexicale, a parlé de l’«intransigeance» face aux standards commerciaux. Pour une fois, on sera d’accord avec lui, même si l’art de la récupération n’a pas de limites en un week-end électoral. Pour le président français, c’est sans aucun doute un euphémisme pour parler de l’engagement communiste cher à cet emphatique de la langue et de la voix, aux idées souvent carrées: «Et le futur est son royaume / Face à notre génération / Je déclare avec Aragon / La femme est l’avenir de l’homme.»

Bien. A cette heure, on n’oublie pas que Jacques Brel, en 1977, répondit: «Mais les femmes toujours / Ne ressemblent qu’aux femmes / Et d’entre elles les connes / Ne ressemblent qu’aux connes / Et je ne suis pas bien sûr / Comme chante un certain / Qu’elles soient l’avenir de l’homme.»

Aïe. Mais le Grand Jacques, il voulait dire: il y en a qui, aujourd’hui, confondent Ferré et Ferrat. Misogynie mise à part et fiel de Brel oublié, il faut pourtant bien reconnaître que Ferrat faisait toujours partie des chanteurs les plus appréciés du public, et la dernière compilation de ses succès, publiée fin octobre 2009, était déjà disque de platine.

Une pérennité qui s’explique, sans doute, dans la foulée des autres «petits grands» comme Aznavour ou Béart, par la chaleur vocale, les orchestrations mielleuses, le trémolo qui dresse les poils des sentimentaux sans pour autant imposer la scansion indiscutable du grand chanteur. Ferrat n’était, hélas, qu’un chanteur engagé. Mais c’est déjà beaucoup.