Télévision

Les fers de lance du cinéma romand s’attaquent au fait divers

Les mousquetaires de Bande à part, soit Ursula Meier, Lionel Baier, Jean-Stéphane Bron et Frédéric Mermoud, s’allient à la RTS pour «Ondes de choc», une collection de quatre films basés sur des faits divers survenus en Suisse romande. Quatre regards personnels sur quatre histoires saisissantes

«C’est pas seulement à Paris / Que le crime fleurit / Nous au village aussi on a / De beaux assassinats», chantait Brassens. Cet axiome provincial, la RTS et les enfants prodigues du cinéma romand, Jean-Stéphane Bron, Frédéric Mermoud, Ursula Meier et Lionel Baier, l’illustrent avec Ondes de choc, quatre films inspirés par des faits divers survenus entre Genève et Romont, Le Mont et Salvan.

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Le projet est né il y a quelques années déjà lorsque la télévision a lancé la politique des séries. Si les quatre cinéastes ne tenaient pas à s’impliquer dans une entreprise de longue haleine, ils s’intéressaient à «parler de faits divers, avec une perspective d’auteur, dans le cadre d’une collection basée sur une thématique de société et répondant à la volonté de la RTS d’aller vers l’authenticité», explique Françoise Mayor. La cheffe de l’Unité fiction, documentaire et séries originales évoque «une manière de questionner le réel tout en faisant rayonner la culture suisse dans le monde». Coproduits par Bande à Part Films et la RTS, les films sont diffusées dès le 21 février sur RTS Un, avant de rayonner sur Arte et TV5MONDE.

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Blancheur pétrifiante

Il faisait encore nuit quand Riyad a quitté sa cité de la banlieue lyonnaise pour se rendre avec son ami Zaïd à Genève. Ils doivent voler deux grosses cylindrées pour un caïd. A la suite d’un contretemps, c’est près de Villeneuve qu’ils dénichent les bolides convoités. L’affaire tourne mal, la police intervient et Riyad se retrouve seul, sans un sou en poche, en souliers de ville, à essayer de regagner la France par un col enneigé.

Le mouvement de La Vallée est linéaire, comme le destin. Jean-Stéphane Bron filme une fuite en avant, de la nuit lyonnaise à ce matin alpin dont la blancheur pétrifiante est à la fois celle de la rédemption et de la mort. Contrairement au cinéma américain qui détaille la tôle froissée, les scènes d’action, poursuite en voiture et fusillade, se déroulent au loin, laissant pleine latitude à l’imagination. Lorsque Riyad roule en bas d’un talus, le cinéaste signe un contrechamp magistral sur des visages d’enfants à la fenêtre d’un chalet, résumant le choc de l’opulence et de la précarité. Affolé, blessé, épuisé, le fugitif ne sait plus si c’est un posse de citoyens vengeurs ou de simples chasseurs qu’il croise dans la forêt. Pour tout réconfort, il aura le sourire d’une écolière qui part au ski.

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Feu purificateur

Sous les arbres des Préalpes vaudoises, un cercle d’illuminés en robes immaculées invoque des forces spirituelles. Le guru (Carlo Brandt) annonce que l’heure du grand voyage approche, les ouailles s’extasient. Hugo peine à adhérer à la transe collective. Ses parents, disciples de seconde catégorie, lui manquent. Les ayant rejoints en cachette, il est puni pour cette insubordination.

Frédéric Mermoud puise l’inspiration de Sirius dans la tragédie de l’Ordre du temple solaire, survenue en 1994. Avec finesse, il montre la mystique de pacotille, la dialectique retorse, alliage de menaces diffuses et de chantage au sentiment, subjuguant les zélateurs. Il saisit aussi les doutes et les dissidences, incluant l’enfant astral, un galopin comme les autres. Le grand départ est prétexte à une sainte cène virant à la transgression enfantine (manger avec les doigts, s’embardoufler de crème). Le protocole suicidaire prêterait à rire – le maître envoûte les sacrifiés en prononçant des syllabes solennelles dignes du «Ga Bu Zo Meu» des Shadoks – s’il ne procédait d’un élan de folie mortifère culminant dans le feu purificateur d’un incendie. Cette plongée dans l’opacité du fanatisme est éprouvante. Le film n’oublie pas d’ouvrir une lucarne vers la vie, finement liée à l’ambivalence de l’emprisonnement.

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Poème rebelle

A Cugy (VD), en 2009, un adolescent abat froidement ses parents à coups de revolver. Juste avant de commettre l’irréparable, Benjamin (Kacey Mottet Klein) a envoyé son journal intime à sa prof de français. Au gré d’un montage tendu comme un ressort et d’une construction remarquable, Ursula Meier approche celui qui, à 18 ans, a transgressé deux commandements, Tu ne tueras point et Honore ton père et ta mère. Elle analyse les répercussions de ce coup de folie. Par-delà le parricide, le juge d’instruction intente aussi un procès à la littérature. En faisant lire à ses élèves des livres perturbants (L’Or, de Blaise Cendrars…), en les encourageant à s’exprimer, en n’ayant pas décelé la pulsion meurtrière dans un poème rebelle de son élève, Esther Fontanel (Fanny Ardant) aurait sa part de responsabilité. «Je ne vous appelle pas chaque fois qu’un élève écrit «Familles, je vous hais!» plaide-t-elle.

Le crime de Benjamin lui fait horreur. Elle n’arrive pourtant pas à l’abandonner à son sort. N’a-t-il pas dédié son journal à «la seule qui me rattache encore à l’humanité»? Elle lui rend visite en prison, le prend sous son aile, l’accompagne sur la tombe de ses parents. Il est son oiseau tombé du nid – et la pierre à son cou. Journal de ma tête est le récit d’une rédemption, un plaidoyer pour la compassion.

Extrême violence

Entre 1981 et 1987, le sadique de Romont viole et assassine une dizaine de jeunes gens. En 1986, une de ses victimes parvient à lui échapper. L’agression est traitée brièvement, comme un flash cauchemardesque. C’est le retour à la vie qui intéresse Lionel Baier. Mathieu, 17 ans, revient parmi les siens. Il cache une vilaine cicatrice sous un bonnet de Schtroumpf, traîne, essaye de redonner un sens à sa vie, passe du temps avec l’inspecteur (Michel Vuillermoz) chargé de dresser le portrait-robot du prédateur.

Prénom: Mathieu se déroule dans l’indolence de l’été et des vacances. Un plan du film exprime la quintessence de ce temps de latence: la copine de Mathieu croise l’inspecteur sur un petit chemin au bord des voies ferrées dans la poudre du soleil déclinant. Mathieu accompagne son père au travail, chahute avec son frère (séance punk de vaisselle brisée…), sort avec des copains. Mais il peine à se réinsérer dans la vie quotidienne, se brouille avec sa petite amie, reste étranger aux autres. La bande-son de Massacre à la tronçonneuse, qui passe à la télé, rejoue l’extrême violence dont il a été l’objet. Le Mont Uluru, en Australie, destination d’un voyage qui n’aura pas lieu, projette son ombre jusque sur les bords du lac de Neuchâtel. Jean-Louis Aubert chante «Dis qu’en reviendras-tu?» de Barbara. Cette question poursuivra à jamais Mathieu, confronté à l’impossible résilience.

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Lors de l’avant-première des quatre films, organisée par la Cinémathèque suisse, Pascal Crittin, directeur de la RTS, a sobrement rappelé que «sans service public ni redevance», la magnifique aventure culturelle qu’est Ondes de choc n’aurait pas existé.


Diffusion des films sur la RTS

La Vallée, de Jean-Stéphane Bron, avec Ilies Kadri, Kamel Labroudi, Nadjim Belatreche, Anaïs Nussbaum RTS, me 21 février, 20h10.

Sirius, de Frédéric Mermoud, avec Dominique Reymond, Carlo Brandt, Grégoire Didelot, Iannis Jaccoud, Camille Figuereo, me 14 mars, 20h10

Journal de ma tête, d’Ursula Meier, avec Fanny Ardant, Kacey Mottet-Klein, Jean-Philippe Ecoffey, Stéphanie Blanchoud, Carlo Brandt, Jean-Quentin Châtelain me 4 avril, 20h10

Prénom: Mathieu, de Lionel Baier, avec Maxime Gorbatchevsky, Michel Vuillermoz, Ursina Lardi, Pierre-Isaïe Duc, Mickael Ammann, Adrien Barazzone, me 25 avril, 20h10. La diffusion du film sera suivie d’un débat à Infrarouge.

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