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Aya Tarek devant sa fresque en cours de réalisation, Genève, 29 janvier 2018.
© Magali Girardin

Street art

Au festival Antigel, la Cairote et son bâton

La «street artist» égyptienne Aya Tarek, 29 ans, recouvre une façade genevoise d’un Omar Sharif androgyne. Rencontre à 40 mètres au-dessus des Pâquis

La nacelle tangue suffisamment pour qu’on n’oublie jamais les 40 mètres qui nous séparent du sol. Dans son coupe-vent recouvert de peinture, Aya Tarek, elle, ne craint que le froid. C’est une valse suspendue. Le pilote de la grue scrute en permanence l’artiste et, sans un mot, ajuste sa position pour qu’elle n’ait pas à se pencher trop. Le geste est sûr, sans repentir, le rouleau agile malgré la dimension de la fresque; rien que les yeux du portrait ont la taille d’un corps entier. En contrebas, les passants s’agitent en hydres inquiètes. Ils se demandent pourquoi une façade des Pâquis se recouvre d’un Omar Sharif interlope.

C’est une des promesses du festival Antigel, cette année: un focus sur deux pays africains, l’Afrique du Sud et l’Egypte, des mastodontes culturels, situés aux extrémités du continent, dont les mégalopoles connaissent des défis immenses et des scènes artistiques puissantes. Mélanie Rouquier, l’une des curatrices de l’événement et meneuse de la plateforme Shap Shap, raconte son séjour au Caire, la nouvelle scène électronique, mais aussi une tension permanente liée au contexte politique. Elle a effectué le même genre de repérage à Lagos ou à Johannesburg, mais jamais elle n’a ressenti une pression telle sur les épaules des créateurs: «J’y ai compris ce que pouvait signifier un régime oppressif.»

Guerrière hilare

Elle a donc invité Aya Tarek, 29 ans, l’esprit si rapide qu’elle pense déjà à autre chose avant d’avoir fini sa phrase. Décrite comme une street artist originaire d’Alexandrie, elle est surtout une peintre valeureuse, une guerrière hilare, qui a déjà recouvert des murs à São Paulo, Cologne ou Portland: «Au départ, j’ai commencé à peindre avec un pinceau plutôt qu’avec une bombe aérosol parce qu’on ne trouvait pas de spray. Aujourd’hui, c’est un choix, j’aime la sensation de la coulure.» A l’occasion du 70e anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme, elle a choisi de peindre un héros national égyptien, le moustachu suprême, Docteur Jivago en personne. Pourquoi Omar Sharif? «Fuck him», répond-elle d’instinct.

Il ne s’agit donc pas d’un hommage. «Il incarne le mâle alpha égyptien dans toute sa splendeur, une figure assez détestable.» Elle a choisi une photographie ancienne d’une douceur inouïe, quand l’acteur se produisait encore dans des films cairotes, et l’a fait projeter sur un mur mis à disposition par la ville. Aya Tarek a reproduit avec maestria les ridules insaisissables, la pilosité triomphante et, cinq jours durant, elle s’est attachée à déconstruire son personnage, le féminiser, en troubler les lignes. «Je travaille toujours sur l’androgynie. Pour la société dans laquelle je vis, les genres ne se questionnent pas. Une femme aux cheveux courts est déjà suspecte.»

Mégapole du futur

S’il y a du politique chez Aya Tarek, il n’est jamais asséné. «Les prises de position sont dangereuses. Je peins. A chacun la liberté d’interpréter.» Elle raconte le quartier du Caire où elle vit, Garden City, contigu à la place Tahrir mais relativement protégé de la reprise en main par le pouvoir: «Si vous avez de l’argent et que vous donnez l’impression d’être connecté, on ne vous embête pas. Mais les médias égyptiens boudent les artistes qu’ils considèrent comme subversifs. Alors, sans réseau international, vous êtes fini.» Pas de temps à perdre, la nacelle retrouve la terre. Aya demande à son assistant, un requérant d’asile éthiopien, d’aller chercher une autre brosse. Omar est en train de sécher.

Lire aussi: A Antigel, Virginie Despentes et Béatrice Dalle officient en prêtresses dark de Pasolini

L’Egypte est un pays dont 60% de la population, comme Aya Tarek, a moins de 30 ans. Le mérite d’Antigel et de Shap Shap consiste à réunir des artistes qui traitent le Printemps arabe, les révolutions trahies, à travers des formes d’expression populaires. En musique, c’est autour du collectif d’electro-chaabi Islam Chipsy que des activistes de la synthèse se déploient. Avec, dans le viseur, un portrait du Caire en mégalopole du futur. Avant de remonter à 40 mètres au-dessus de Genève, la peintre évoque encore les sensations de sa ville-ogre, la pollution, la sidération du constant vacarme, la peur et la détermination. Là-haut, Aya Tarek paraît minuscule mais d’une force incommensurable, perchée ainsi face à ce patriarche dont elle refait le portrait.

Inauguration de la fresque d’Aya Tarek, samedi 3 février à 16h, rue Jean-Jaquet 11, Genève, suivie d’une rencontre avec l’artiste à Châteaubruyant, rue des Buis 14.

«Egypt, What’s Up?», festival Antigel, Grand Central, Pont-Rouge, Lancy. Jeudi 8 février à 20h. Avec Islam Chipsy, Michael Anklin, Nur, Janiv Oron, Rozzma, 3Phaz.


Sur quoi danse l’Afrique?

On ne fera pas le tour de la programmation d'«Africa, What’s Up?» dans le cadre d’Antigel. En collaboration avec Pro Helvetia et la DDC, le festival genevois joue les carrefours continentaux et rassemble donc des artistes égyptiens et sud-africains. On ira voir avec appétit la performeuse Antje Schupp qui questionne dans l’esprit queer l’économie rose en Afrique du Sud (jeudi 8 février). Mais aussi la très belle affiche du vendredi 9 où la house music de Durban prendra le Grand Central de Lancy. Ce sont de futures légendes du dancefloor qui se partagent la scène, entre DJ Lag, Dirty Paraffin ou encore Dj Prie Nkosazana. Ceux qui ne danseront pas sont morts. A. Ro.

«South Africa, What’s Up?», vendredi 9 février à 23h, Grand Central, Pont-Rouge, Lancy.

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