Nos vies à toute allure et en mille morceaux. Avec Umwelt, Prisca Harsch, qui veille sur la programmation danse du festival Antigel, invite à (re)découvrir ce week-end à Genève l’un des spectacles les plus saisissants qu’on ait vus ces dernières années. Il est l’œuvre de la chorégraphe française Maguy Marin, artiste dont chaque pièce est une torche, la possibilité d’une autre saisie de soi, d’une attention inédite aux gestes qui nous constituent.

Dansé la première fois en 2004, Umwelt est une fugue infernale, une extraction sidérale, des instantanés en cascade. Vous voulez voir? Entendez d’abord le bourdon d’un cargo en partance, le vent qui s’y glisse – la musique est signée Denis Mariotte. Sur ce ruban continu apparaît un homme croquant un sandwich, une femme tenant un bébé à bout de doigts, une autre plus tard prête à abattre un ennemi invisible, un rescapé étreignant un frère et ainsi de suite. La force inouïe de ces éclats tient au dispositif, des panneaux miroitants sur une ligne, comme autant de lames où passent des inconnus, vous, moi, bringuebalés entre deux portes, les enfers d’un côté, la vie de l’autre.

Est-ce parce qu’elle est la fille de républicains espagnols exilés en France? Maguy Marin a fait de l’histoire la matière d’œuvres qui ne théorisent jamais, mais qui détaillent nos corps blessés, notre aptitude à survivre par temps de catastrophe. Mais la voici justement, Maguy Marin, écharpe bleue d'hiver, dans l’ancienne menuiserie qu’elle a restaurée sur les hauteurs de Lyon et dont elle a fait une fabrique d’intelligence. Ce centre de création, elle l’a appelé Ramdam. Ce jour-là, elle est entourée d’élèves-comédiens qu’elle initie au bonheur du déguisement.

Maguy Marin: Comme souvent dans mon travail, Umwelt est né de plusieurs lectures. Je lisais un texte du philosophe Gilles Deleuze sur Samuel Beckett. Il dit à propos de l’auteur de La Dernière bande que ses histoires sont faites de toutes petites choses variées à l’infini. Parallèlement, je lisais l’Ethique de Spinoza qui parle d’une essence qui varie indéfiniment. Ce sont ces notions qui ont nourri la construction du spectacle.

Le Temps: Comment cette base intellectuelle s’est-elle traduite dans le studio?

– Nous avons d’abord consacré beaucoup de temps à la discussion autour d’une table, histoire de dégager des notions communes. En m’inspirant de Spinoza, je voulais créer une chaîne de moments sans début ni fin, des instants ayant une odeur, une texture, une couleur. J’ai donc demandé aux danseurs de me faire des propositions de moments de ce genre, personnels, élémentaires. Avec une règle: ces scènes ne devaient pas durer plus de dix secondes. C’est à partir de ces instantanés que j’ai construit la pièce.

– Vous n’aviez donc pas d’idée préconçue du spectacle?

– Je n’en ai jamais. J’ai des intuitions, des idées de gestes, mais tout vient du plateau. Pour Umwelt, nous avions des panneaux en carton de la taille d’une porte: les danseurs répétaient leurs actions entre deux portes. Cela a donné ensuite l’idée du décor, sauf que les cartons sont devenus des miroirs recto et verso. Là dessus s’est ajouté le vent qui les fait bouger.

– «Umwelt» est d’une extrême minutie, alors que tout suggère le chaos. Comment parvient-on à ce degré de précision?

– Je travaille au métronome, sans musique. Ce qui est fondamental, c’est la durée d’une action. La pulsation de base peut créer une sensation de calme ou de nervosité chez le spectateur. Notre travail consiste à incorporer le métronome, la mesure exacte, de façon à l’oublier ensuite.

– Les acteurs apparaissent, disparaissent à toute vitesse, avec à chaque fois un autre costume, des objets parfois encombrants. Comment ça se passe dans les coulisses?

– Ça se joue à la seconde près. Tous les objets sont posés à des endroits stratégiques. Les neuf interprètes s’entraident, secondés par un accessoiriste. S’il y a la moindre erreur, tout tombe par terre. C’est grâce à la coopération de tous que celui qui est sous les projecteurs peut jouer.

– Cette coopération, c’est l’idéal de la troupe?

– Oui, c’est exactement ça. Une attention à l’autre pour être pleinement soi.

– Tenez-vous un carnet de bord quand vous préparez une création?

– Oui, toujours. C’est ma façon de mémoriser les gestes et de composer. C’est ma partition. Pour Umwelt, j’ai constitué un livret de 420 vignettes qui font chacune environ dix secondes. Je fais des tableaux Excel, avec toutes les indications, je les rature ensuite, je les corrige à chaque répétition.

– Que voudriez-vous que le spectateur vive?

– «Umwelt» est un horizon fluctuant qui va vers la catastrophe. L’indifférence des hommes, nos routines nous permettent de survivre. Chacun fait comme il peut à l’endroit où il est. Il y a des similitudes entre les êtres bouleversantes et d’un autre côté une telle variété de corps, de peaux, d’yeux. C’est cette sensation de vitalité, plus grande que moi, que je voudrais faire passer à travers Umwelt.

– La guerre hante vos pièces?

– Oui. Spinoza dit qu’il y a de la disconvenance entre les êtres. L’homme veut pour soi le bon de l’autre. Et tout l’effort consiste à limiter cette soif. Pas à l’oublier, certes, car chacun doit avoir son intérêt. Mais il faut imaginer un espace pour que la cohabitation soit possible. Je ne parlerais pas d’amour, mais de l’impossibilité possible de construire des outils qui permettront de partager des choses, même durement.

– Quel conseil donnez-vous au jeune danseur qui vous sollicite?

– J’essaie d’être concrète. Je lui dis que c’est à lui de choisir avec qui il veut travailler. Ce n’est pas le marché qui doit commander sa carrière. Je suis dégoûtée par le système des auditions, tous ces jeunes qui sont éconduits parfois avec brutalité.

– Vos pièces sont sous-tendues par vos lectures. D’où vient cet amour du texte?

– Jeune danseuse, je n’étais pas lectrice. C’est venu avec la découverte de Samuel Beckett. A partir de 30-35 ans, je me suis mise à accorder beaucoup de temps à la lecture.

– Quel est le livre que vous offrez?

– A un ami jeune, j’aime offrir L’Espèce humaine, le livre de Robert Antelme, qui a été le mari de Marguerite Duras, et qui raconte sa captivité à Buchenwald. J’offre aussi La Lettre à D, cette déclaration d’amour du philosophe André Gorz à son épouse, Dorine, octogénaire comme lui. Il m’arrive encore d’offrir le Cézanne de Joachim Gasquet qui fut le contemporain du peintre et son ami.

– Que devez-vous à votre mère, à votre père?

– Je dois d’abord à ma mère, qui va avoir 100 ans et qui a encore toute sa vivacité. C’est un être d’amour, c’est très rare. Elle s’est battue jeune contre le franquisme, elle a vécu des choses très dures en France ensuite, y compris dans sa relation avec mon père qui était un homme très autoritaire. Malgré tout, elle a toujours été gaie, ne nous a jamais culpabilisés, nous, ses enfants. C’est cette joie qu’elle m’a transmise.

– Et votre père?

– Il était terriblement exigeant. Je leur dois au fond un mélange de douceur et d’autorité qui me constitue.


Umwelt, Genève, Bâtiment des forces motrices, sa à 20h30, di à 18h; rens. https://antigel.ch/site/fr/accueil