«Entrez, installez-vous dans les canapés», dit Marc Texier, directeur du Festival Archipel. Il est dimanche, 13 heures, et la série de mini-concerts intitulée «Complètement marteau!» de la manifestation genevoise peut commencer. Une poignée de visiteurs entre dans la salle de l'Alhambra, plongée dans la pénombre.

Au milieu du parterre, entre sièges et canapés, on voit des pianos-jouets à taille réduite. Isabel Ettenauer s'assied à l'un de ces instruments. Elle a l'air d'une petite fille devant un piano à queue en miniature! Elle pose les mains sur le clavier et se met à en tirer des sonorités comparables à un carillon.

Comme chaque année, le Festival Archipel s'ouvre à l'expérimentation la plus insolite. Il y a quatre jours que ce rendez-vous consacré à la création musicale – au sens large – a débuté avec un concert coproduit avec l'OSR. Jeudi et vendredi dernier, le chef et compositeur allemand Matthias Pintscher accompagnait Renaud Capuçon dans son concerto pour violon et orchestre Mar'eh et dirigeait Pelléas et Mélisande de Fauré et la splendide 8e Symphonie de Dvorak (lire LT du 12 mars). Ce genre de coproduction permet de sortir la création musicale de son ghetto, tout en y incluant des œuvres du répertoire pour ne pas faire fuir le public traditionnel. 

Les purs et durs (ou du moins les plus aventureux) se sont rendus samedi soir à l'Alhambra. Le compositeur et chef genevois William Blank y dirigeait le Lemanic Modern Ensemble, l'Ensemble Contemporain de l'HEMU et l'Orchestre de la Haute Ecole de Musique de Genève dans deux œuvres plutôt ardues de Gérard Grisey (l'un des fondateurs de la musique spectrale) et Lachenmann. A 80 ans, Helmut Lachenmann (présent samedi soir) reste le champion de l'avant-garde en Allemagne. On lui attribue l'invention de la «musique concrète instrumentale» - c'est-à-dire une musique faite de sonorités en grande partie «bruitistes» mais produite sur les instruments traditionnels. Prenons un violon: sous un certain degré de pression, les crins se tendent, et c'est ce bruit de friction qui génère des sons, et in fine un discours musical.

Dans l'acoustique assez sèche de l'Alhambra, William Blank commence par diriger Partiels de Gérard Grisey. Le point de départ de cette pièce est un spectre de trombone sur la note mi. Peu à peu se dessine un paysage sonore, avec ces figures en élévation qui ouvrent tout un champ harmonique. L'équilibre des pupitres n'est toujours idéal, mais les musiciens jouent avec engagement, jusqu'à la fin où certains se mettent à froisser des feuilles de papier fin et où le chef s'éponge (c'est noté dans la partition!).

Dans Concertini de Lachenmann («une oeuvre labyrinthique», comme le dit William Blank), le public est entouré de musiciens placés devant et derrière eux. Il en résulte un effet de quadriphonie. Le langage est accidenté, avec des pizzicati ou tremolos voyageant très vite d'un pupitre à un autre. Le trombone scande ses notes avec le pavillon tendu vers l'intérieur du piano, ce qui génère des résonances. William Blank dirige avec beaucoup de concentration ses jeunes musiciens très investis. Il coordonne les différentes sections, appelées à synchroniser leurs attaques. Ce mélange de sons grattés, crissants, soufflés, tissent une étonnante constellation de sons. Il n'empêche que c'est une musique ardue à écouter.

A l'inverse, Ein Kinderspiel pour piano (1980) de Lachenmann, joué le lendemain, respire l'évidence. La pianiste turque Bahar Dördüncü interprète superbement ces sept piécettes pleines d'invention. Les mains droite et gauche y sont souvent écartelées aux deux extrémités du clavier. Elle fait ressortir les jeux rythmiques et les effets de résonance. Car à plusieurs moments, la pianiste appuie silencieusement sur les touches tout en actionnant la pédale, ce qui fait qu'une fois les étouffoirs relevés, les cordes vibrent par sympathie.

Ce langage-là est plus abouti que celui des pièces de l’Autrichien Karlheinz Essl, jouées sur la collection de piano jouets d'Isabel Ettenauer. Mais dans un cas comme dans l’autre, on retombe en enfance, et on se laisser bercer par tout un monde de sonorités excentriques et oniriques.