SCÈNES

Au Festival des arts vivants de Nyon, les femmes ont la forme

Perrine Valli, Stéphanie Rosianu, Rébecca Balestra. Mardi, la soirée du far°, à Nyon, a été féminine et contrastée. Récit d’un grand écart qui va du plus austère au plus potache

Elle est magnifique et godiche à la fois. Rébecca Balestra répète ces jours sous la direction d’Hervé Loichemol, directeur de la Comédie de Genève et a joué dans «Derborence», mis en scène par Mathieu Bertholet, directeur du Poche. Les deux directeurs étaient présents à Nyon, au far°, mardi soir, pour voir la comédienne dans ses œuvres d’auteur débutante, un «Show Set» potache qui a fait s’esclaffer l’assemblée. Tout autre ambiance, auparavant, avec la mesurée Stéphanie Rosianu. La jeune Roumaine, également nouvelle dans la création scénique, nous a invités «Chez Lara» et son rébus poétique a intrigué ou irrité, c’est selon. L’artiste confirmée de la soirée? Perrine Valli, prêtresse solaire de «La Danse du Tutuguri» qu’elle a imaginée sur les traces d’Artaud au Mexique. Une soirée, trois langages. Au far, les femmes ont la forme.

«Dieu est-il un être? S’il en est un, c’est de la merde». Provocante, la citation d’Artaud tirée de «La Recherche de la fécalité» s’affiche en pièces détachées sur le sol et sur les murs de l’Es’passe, à Nyon. Mais c’est «La Danse du Tutuguri», autre morceau embrasé du visionnaire français qui a inspiré Perrine Valli dans la pièce proposée mardi.

Artaud ma non troppo

«La Danse du Tutuguri»? Un poème que l’auteur a écrit après un voyage au Mexique, en 1936, chez les Indiens de la Sierra Tarahumara où il s’est initié à leurs rites pour retrouver une poésie symbolique, corporelle et vivante. Dans sa création éponyme, la chorégraphe installée à Genève reprend cette idée de noyau et orchestre en une vaste ronde dont elle incarne le centre organique. Dressée au cœur du public assis en cercle, la danseuse opère d’abord en solitaire, toupie dont les bras sont autant de pales qui, par leur mouvement, entraînent une rotation à répétition, comme une méditation. Ce sont les bras, oui, qui mènent la danse, creusent la cambrure, fendent l’entrejambe, vont chercher une corde imaginaire au-dessus de la tête. Et les gestes, repris à l’infini, tracent comme un sillon hypnotique dans le jour qui décline.

Plus tard, lorsque les six vestales rejoignent la prêtresse, la pièce perd en tranchant et en singularité. On pense à «La Ronde» de Yasmine Hugonnet, chorégraphe romande qui a exploration les motifs folkloriques en les ralentissant à l’extrême (LT, 8.2.2106). On pense aussi à «Sons of Sissy», travail de l’Autrichien Simon Mayer vu au festival Belluard, à Fribourg, cet été et qui reprend le folklore de son pays pour le pousser dans ses extrémités et le désarticuler. Dans «La Danse du Tutuguri», on retrouve cette recherche sur le principe de ronde et les origines du geste, mais l’intention est moins lisible et l’impact moins grand. Artaud est plus stupéfiant lorsqu’il écrit «Et il y a six hommes/un pour chaque soleil/et un septième homme/qui est le soleil tout CRU»…

Perdus dans une forêt de mots

Le manque de définition pèse aussi sur le travail de Stéphanie Rosianu, «Chez Lara», conçu dans le cadre d’Extra Time, ce tremplin imaginé par le far° depuis deux ans pour les créateurs émergents, coachés cette année par Yan Duyvendak. Dans un espace nu, la jeune poétesse déploie un écran sur lequel s’affiche le contenu de ses réflexions. Des propos bien tournés, mais souvent opaques, sur les notions d’individus, de groupes, de cartes et de territoires. Les formules ont une certaine élégance: «Les mots auraient des cachettes habitées par les souvenirs» ou «ceux qui dorment en paix ont peur de ceux qui ont une vie intérieure éveillée», mais la pensée est si embrouillée, les contresens si fréquents, qu’on peine à dégager une ligne dans ces phrases qui ne cessent d’affluer.

Par ailleurs, la jeune femme opte pour une présence en creux, de dos, couchée, appliquée à plier des feuillets et à les agrafer. Son texte parle pour elle? Un peu, oui, et parfois il touche. Comme parfois touchent les allusions au salon de coiffure popu qui sert de fil rouge au travail. Mais lorsque les haut-parleurs diffusent un long monologue en roumain tandis que la jolie semble endormie, le temps paraît infini et le public, lui aussi, se rêve assoupi…

Une vraie figure comique

Dormir est, en revanche, totalement inenvisageable face à Rébecca Balestra. Dans «Show Set», la comédienne assistée de son technicien fétiche, Robin Dupuis, livre une conférence rigolote sur la difficulté de créer un spectacle. Manque d’argent, manque d’assurance, manque de retour du public, manque de propos (?)… Tout est fragile dans l’univers de cette tour penchée qui dit préférer la rigueur au talent et remercie fréquemment sa maman. Rébecca Balestra est elle-même un paradoxe avec sa plastique de mannequin et ses airs d’ahurie. Une vraie figure comique qui, mardi, a créé l’hilarité de ses proches et de ses amis. Une révélation? Oui et non. Oui pour la personnalité décalée et pour les chansons douces-amères, moins pour les réflexions sommaires sur la créativité et le ton potache. Si l’on pense à Eugénie Rebetez ou à Laetitia Dosch, on mesure la distance entre ce spectacle éminemment sympathique et une proposition forte capable de créer un vertige comique.

Les derniers spectacles du far

Le far, suite et fin? De beaux rendez-vous d’ici à samedi. Dans «Garry Davis», à voir les 19 et 20 août, la Hollandaise Marjolijn Van Heemstra, (une femme encore!), retrace le parcours du premier individu à s’être autoproclamé citoyen du monde en déchirant son passeport américain au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et en voyageant avec ses nouveaux et atypiques papiers d’identification. Et dans «L’Usage du monde», à voir du 18 au 20 août, Laurent Pichaud dirige Sharif Saidi et Najib Mohammadi dans une création qui souligne le rapprochement entre le parcours de ces jeunes réfugiés afghans à travers l’Iran, la Turquie et les Balkans pour arriver en Suisse et celui que Nicolas Bouvier a consigné dans son récit mythique. Même s’il est rabâché partout, le thème de la migration aura offert une passionnante constellation de propositions au far° 2016.


far° festival des arts vivants, jusqu’au 20 août, Nyon, 022 365 15 50, www.festival-far.ch


A propos du Far°

Publicité