Commençons par un saut à la fin du spectacle. Oublions un instant la partouze sur une petite musique à la Gilberto Gil – la plus belle séquence du spectacle – les confessions dégrisées d'une grisette noctambule, les apartés situationnistes empruntés à Guy Debord, les baisers ventouses. Laissons donc dans les coulisses ce bazar, où shorts fleuris, funérailles dorées et pique-niques polissons se courent après. Regardons plutôt l'Italien Gianfranco Poddighe traverser en rampant la scène de la Comédie de Genève sous un immense tapis caoutchouteux, tandis que ses camarades passent du technicolor au noir et blanc, dernier cafard en commun devant un échafaudage sur roulettes. Vingt secondes peut-être de reptation. Et le voilà qui s'extirpe de la moquette. C'est une renaissance en guise d'apothéose. Et on se souvient alors qu'au début de Blitz, le même Gianfranco Poddighe, guitare cafardeuse, scandait son mal de vivre: «Oh mon Dieu que je vais mal. Et pourtant je suis un beau garçon.» Une heure et demie plus tard, le voilà sorti du tunnel.

C'est ce qu'on appelle une chute réussie. Et cet ultime effet dit beaucoup de cette création signée par cinq artistes presque quadragénaires, Marco Berrettini (lire Le Temps du 29 août), les danseuses Valérie Brau-Antony et Chiara Gallerani, Manuel Coursin, as des décors sonores, et le danseur Gianfranco Poddighe. Cette chute souligne d'abord le souci de cohérence dramatique, unité de façade pour spectacle centrifuge. Et rappelle ainsi en creux l'instabilité quasi organique de cette œuvre collective. Cinq auteurs, c'est certes cinq têtes bien faites criblées de références communes, mais c'est surtout cinq manières d'articuler son vécu ou de le désarticuler à vue. Bref, sur scène, Blitz souffre bien d'un excès de matière: trop long au vu des propositions, parfois oiseux et superficiel, lorsque les interprètes règlent par exemple son compte à la Suisse des banques.

Des courts-circuits donc? Oui, mais cette autofiction en bande a ses éclairs, lorsque sous la farce pointe une vérité partageable, sous le cliché, une tentation commune. Le plus beau moment? Peut-être celui-ci: après une party acide, mais au ralenti; après un bouche-à-bouche délectable entre un beau gosse déprimé et la prêtresse décadente de la société de spectacle stigmatisée par Guy Debord, après d'autres flashes, voici que triomphent violons et pompes sur la scène nue. C'est une vraie rupture de style, un vent de gloire signé du compositeur Georges Delerue. On s'attend à une cavalcade aérienne, en tutus et en chaussons, même pour rire. Mais ce sont deux acteurs machinistes qui occupent le plateau, déroulant avec une gravité désinvolte les tapis de la danse. Avant de faire place à un grand vide. Manière de dire le rêve déçu d'une génération, l'élan et la déprime noués au corps. Dans un autre genre, il faut citer cette partouze à huit, têtes et jambes mêlées pour sexualité désinhibée, théâtre doucement obscène, sur une musique languide brésilienne. Plaisir pur. Petite dose d'éros pour tenir la route, lorsque tout sonne faux autour de soi.

Blitz, Comédie de Genève, sa 31 août à 20 h (Loc. 022/738 19 19).