Quand on demandait à Sir Edmund Hillary pourquoi il tenait à escalader l'Everest, il répondait: «Parce qu'il est là.» De même, si le Festival de Cannes s'arrêtait cette année, l'industrie du cinéma continuerait de travailler comme si de rien n'était. Depuis la naissance de la manifestation, en 1939 et sur les meilleures intentions qui soient, l'idée des festivals comme lieu de défense et de promotion du cinéma a égrené partout dans le monde. La Croisette serait-elle rayée de la carte que les 4200 journalistes et techniciens qui s'y pressent (et qui n'étaient que 700 en 1966) et les 23 000 professionnels du cinéma (qui, eux, augmentent de 1000 chaque année) iraient voir ailleurs.

Personne n'a besoin de Cannes, ni de cette surmédiatisation que seuls les Jeux olympiques et la Coupe du monde de football dépassent. D'autant qu'aux J.O. comme au Mondial au moins, le spectacle est diffusé à la télévision. De Cannes, personne ne voit les films, sinon ceux qui y sont. Alors à quoi bon?

Et pourtant, tout le monde a encore besoin de Cannes. Après six décennies de mutations heureuses ou malheureuses, de pressions politiques et économiques, de concurrences et d'aplatissement télévisuel, le plus grand festival de cinéma au monde vacille mais tient bon. Il a d'ailleurs toujours vacillé et toujours tenu bon. Parce que, comme Venise aujourd'hui ou Berlin certaines années, il représente quelque chose d'important. Pas uniquement la passion du cinéma. Ni même la folie des people, des tapis rouges et des paillettes. Ce n'est que la façade. Derrière, certains journalistes, qui reviennent pourtant chaque année, campent dans des bouges et tapent leurs textes, à la lumière d'une ampoule nue, sur des machines à écrire à rouleau. Derrière, des cinéastes sans le sou distribuent des affiches photocopiées et dorment dans leur voiture. Derrière, des opposants politiques trouvent refuge chez l'habitant. Et la vitrine, inventée par Jean Cocteau dans les années 50, protège leur existence, leur liberté et leur droit à la parole. Depuis 60 éditions. Il n'y a donc rien d'incongru à ce que Reporters sans frontière lui consacre, actuellement en kiosques, sa dernière et magnifique publication: 100 photos du Festival de Cannes pour la liberté de la presse. 100 photos dont six illustrent ici les six décennies qui justifient encore et toujours l'existence de cette manifestation face à laquelle ni la télévision, ni les pressions financières ou politiques n'ont prise.