Les accords grandiloquents d'Also sprach Zarathustra retentissent dans les arènes, signal de l'entrée des artistes. Sur la scène, l'orchestre de Abdul Majeed Abdallah est agencé en parfait arc de cercle. Plus de 20 musiciens en habit de gala impeccable, frac noir et chemise blanche. Leurs silhouettes se découpent sur l'ocre d'un petit muret. Derrière, un rideau d'arbustes verdoyants donne à l'ensemble un air de forum romain. Du moins, c'est ainsi qu'on pourrait se le représenter.

Les enceintes continuent de cracher l'air de Strauss, lorsque violons, percussions et flûtes entament une furieuse sarabande sous les vivats d'un public enthousiaste. Sortant d'un portique, Abdul Majeed Abdallah s'avance. Le rossignol d'Arabie saoudite a troqué son habit traditionnel, keffieh rouge et longue robe blanche, pour un costume trois pièces bleu nuit qui luit sous la lune. C'est que ce gala n'est pas comme les autres. Le chanteur arabe se produit dans le cadre du Festival de Carthage.

Créé il y a 34 ans, dans l'effervescence culturelle qui caractérisait les premières années de la révolution tunisienne, ce rendez-vous s'est rapidement imposé si ce n'est comme le plus important festival du monde arabe, du moins comme le principal pont culturel entre les mondes arabe et occidental. Il suffit de se pencher sur la programmation de l'édition 98 pour s'en convaincre.

Couplée depuis cette année avec le Festival d'Hammamet, station balnéaire tunisienne située un peu plus au sud du pays, la plus célèbre fête tunisienne ouvre son théâtre romain tant aux boys bands (2Be3, Alliage et Worlds Apart ont participé à l'édition 98), aux valeurs sûres de la chanson (Patricia Kaas, Khaled) qu'aux légendes de la musique arabe et du jazz. Evénement multidisciplinaire, Carthage accueille aussi des spectacles de théâtre, de danse, ainsi qu'une programmation cinéma grand public. Trop grand public diront certains, et notamment les nombreux journalistes occidentaux que la Tunisie invitent à cette occasion.

La fête a vu sa cote baisser durant les années 80. Dans un pays qui ne compte pas moins de 230 festivals, Carthage a rempli le rôle de rassemblement culturel populaire. Un rôle que motivent la monumentalité des arènes qui peuvent recevoir plus de 8000 spectateurs comme le caractère estival de l'événement. Autant que la représentation, ce sont l'atmosphère, le cadre et la douceur de l'été tunisien qui réunissent sur les gradins la foule des festivaliers. Une foule qui vient aussi pour chanter et exprimer sa passion. D'ailleurs, durant le tour de chant d'Abdul Majeed Abdallah, le spectacle est autant dans le public que sur la scène. A peine le chanteur entonne-t-il un classique du répertoire arabe que les femmes – majoritaires dans le théâtre – se lèvent et font admirer les soieries qui enserrent leur taille. Les gradins de pierre deviennent des pistes de danse improvisées. Dans l'air parfumé par les bouquets de jasmin que, le soir venu, tout Tunisien ou presque porte à l'oreille ou dans les cheveux, l'esprit de la fête est comme un pied de nez au conservatisme ambiant.

Ce public composé en masse par des touristes du Golfe persique venus par groupe entier savourer la douceur de l'été maghrébin est là pour chanter, pour célébrer. Les femmes font admirer leurs bras cuivrés, leurs chevelures amples et ondulées, sans craindre les foudres de quelques fondamentalistes. En Tunisie, plus que dans la plupart des pays du monde arabe, l'Islam n'est pas une loi d'airain, dictant chaque règle du quotidien mais plutôt une respiration rythmant la vie.