«Demain, venez admirer une performance: un homme mangera un yaourt d’une seule main assis sur une corde à 5 mètres de hauteur.» Le commentaire, cinglant d’ironie, est accompagné d’un extrait vidéo où l’on voit la trapéziste Chloé Moglia enchaîner les acrobaties au bout d’une perche courbée dans le cadre de son spectacle Horizon, proposé la semaine dernière au Festival de la Cité.

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C’est cette publication signée Anita Messere, présidente de l’UDC Lausanne, et postée mercredi sur la page Facebook de la branche lausannoise du parti, qui a lancé les hostilités. Avec pour cible la programmation de la 46e édition de La Cité.

Des spectacles qui ne plairaient qu’«à une pseudo-élite», méprisant «ceux qui n’adhèrent pas à ses goûts», martelait encore Anita Messere sur les ondes de La 1ère, vendredi dernier. Une opinion loin du bilan encenseur sur lequel s’est achevée la manifestation deux jours plus tard: près de 100 000 curieux sont venus réinvestir les lieux historiques du festival dans une «ambiance positive et porteuse», selon les organisateurs.

«Une fête à bobos»

Mais pour Anita Messere, la fréquentation n’est pas un critère de réussite suffisant. «Les gens viennent de toute façon pour se rencontrer, boire des bières et manger des crêpes. En l’occurrence, la programmation n’a suscité aucun enthousiasme, et ce dès qu’elle a été communiquée sur les réseaux sociaux. C’est simple, personne ne connaissait rien!» affirme celle qui rappelle avoir fait les Beaux-Arts et organisé plusieurs festivals durant sa carrière.

Où sont passés les spectacles d’humour qui nous ont fait découvrir des Nathanaël Rochat ou des Thomas Wiesel?

Anita Messere, présidente de l’UDC Lausanne

«Je suis habituée à l’art de la performance. Mais une trop grande proportion de spectacles proposés cette année était de nature expérimentale, destinée aux initiés et totalement détachée d’une grande majorité du public, poursuit la politicienne vaudoise.

Et ne lui parlez pas de revendication partisane. «Je me suis rendue au festival avec un écologiste ainsi qu’une personne du centre, qui ont tous deux trouvé que c’était devenu une fête à bobos. Tout autour de nous, les gens étaient perplexes. Où sont passés les spectacles d’humour qui nous ont fait découvrir des Nathanaël Rochat ou des Thomas Wiesel? Pascal Auberson, qui a sorti son album cette année, n’a pas non plus eu sa place à la Cité.»

Risque et tensions

Des critiques que vient balayer Myriam Kridi, directrice du festival, entre deux sessions de démontage. «Les gens n’ont pas déserté les scènes pour aller boire des verres! Et je doute que 2000 bobos aient investi le pont Bessières pour regarder Chloé Moglia…». Elle dénombre au contraire cinq ou six publics différents, qu’il est difficile de contenter unanimement. Aussi parce qu’ils sont, par nature, imprévisibles. «Les festivaliers n’accrochent pas toujours à ce qui paraît le plus évident. Nous ne sommes pas dans le corps et l’âme des gens pour décider de ce qui va les toucher ou non, cela dépend du vécu de chacun.» Pour l’ex-programmatrice de l’Usine, La Cité démocratise la culture et en ce sens, elle se doit d’étonner.

La Cité était l’un des premiers endroits à promouvoir la danse contemporaine, en suscitant intérêts et vocations.

Michael Kinzer, chef du service de la Culture à Lausanne

Même son de cloche du côté de Michael Kinzer, chef du service de la Culture à Lausanne. «Cette édition était dans la lignée de ce que propose le festival depuis quatre décennies: introduire l’art dans la fête, confronter le public à de nouvelles esthétiques en ouvrant ses horizons.» Ce qui implique invariablement une certaine tension, une dose de risque pour le public comme pour les programmateurs, détaille celui qui a dirigé le festival de 2009 à 2015. «Parfois cela fonctionne bien. La Cité était par exemple l’un des premiers endroits à promouvoir la danse contemporaine, en suscitant intérêts et vocations. Mais parfois, on tombe à côté. Il faut savoir l’accepter.»

Flop au chapiteau

Et c’est tombé à côté sous la tente de La Nomade, chapiteau installé sur la place du Château. Mardi et mercredi soir, le public qui a fait la queue pour assister à «Dive», performance de danse sensuelle, rythmique et plutôt conceptuelle, s’est trouvé pour le moins… décontenancé. Au point de déserter les gradins en masse.

«Comme le spectacle se déroulait sous le chapiteau, une partie des spectateurs s’est attendu à voir du cirque», explique Myriam Kridi. Publicité trompeuse ou manque d’informations? Plutôt une absence d’encadrement, selon la directrice. «C’est un peu notre faute. Seul un tiers du public environ lit le programme, le reste se promène au hasard des scènes. On se doit donc de l’accompagner, d’autant qu’il n’a pas toujours l’habitude de fréquenter des lieux culturels», détaille Myriam Kridi. Qui envisage, lors de la prochaine édition, des aiguilleurs pour renseigner les badauds avant le début de chaque show.

Reproches inévitables

Si les remarques sont entendues, pas question de changer drastiquement de direction pour autant. La critique toucherait d’ailleurs moins le fond que la forme, selon Myriam Kridi. «J’ai l’impression que toute culture est accusée d’élitisme dès lors qu’on ose la mettre un peu plus en avant, dès qu’on parle davantage de la programmation des scènes que des stands de nourriture. C’est problématique.»

Problématique mais de loin pas nouveau. Pour Michael Kinzer, les reproches de ce type sont aussi éternels qu’inéluctables. «Il y a dix ans, une partie du public ne venait plus car elle trouvait le festival inégal et trop populaire. La Cité, c’est l’art d’aujourd’hui et par là même, il évolue constamment.»

Public curieux et ouvert

Ce n’est pas la première fois que l’offre culturelle lausannoise est qualifiée d’élitiste. Pas plus tard qu’en mai dernier, la ligne artistique du Théâtre de Vidy, ainsi que celles de plusieurs autres institutions de la ville, étaient accusées par le comédien Jean-Luc Borgeat de déroute, voire de malmener, leurs spectateurs. Un jugement que Grégoire Junod, syndic de Lausanne en charge du Département de la culture, n’a cessé de contester, l’estimant caricatural.

«C’est vrai, Lausanne est fortement portée sur le théâtre contemporain, c’est l’un des points forts de la ville, plaide Grégoire Junod. Mais s’ils ont été un peu désarçonnés au début, les fidèles reviennent et les jeunes notamment. La Cité a connu une de ses plus grandes années et les salles de théâtre sont pleines. Preuve que le public lausannois est curieux et ouvert.»