Le Festival de la Cité à l’assaut du ciel

Plein air Dès ce soir jusqu’à samedi,le rendez-vous artistique et gratuit allume Lausanne

A Renens, Christian Denisart et le Boulouris conquièrent l’espace

Pourquoi la conquête de l’espace serait-elle réservée aux super-riches ou aux super-sportifs? Et si Madame Michu souhaitait elle aussi s’envoyer en l’air? A travers Christian Denisart et ses Voyages extraordinaires, le Festival de la Cité répare cette injustice. Dès ce soir et jusqu’à samedi, les nuits lausannoises promettent de beaux décollages. Avec, déjà, Poyekhali!, cette conférence poético-scientifique au pied de la Boule à gaz de Renens qui explore toutes les manières low cost – mais pas low risk – de tutoyer le ciel: fusée, ascenseur spatial, homme canon et même trampoline… Mais aussi avec les 83 autres rendez-vous de musique, danse, cirque et théâtre, essentiellement en plein air, qui dialogueront avec les étoiles. Oui, le Festival de la Cité est toujours gratuit. Non, il n’est plus seulement cantonné à la vieille ville lausannoise depuis que le Château se refait une beauté. Retour à Poyekhali! et à son goût de l’extrême…

D’ordinaire, c’est au décollage que les fusées posent problème. Ce mercredi matin, sur le site déjà torride de l’Usine à gaz, à Renens, c’est à l’atterrissage qu’il a fallu dompter une des créatures de l’artiste François Burland. Lorsqu’on arrive sur les lieux où la Boule à gaz, géante et rouillée, estomaque d’entrée, un camion est en train de décharger une sorte de Soyouz soviétique et, malgré toute la précaution du chauffeur, la fusée tangue. Pour maîtriser la bête, deux hommes ne suffisent pas. Deux autres se précipitent au chevet de la rebelle qui est posée en équilibre entre béton et gazon.

Ça, c’est la part bricoleuse, laborieuse de Poyekhali!, la dernière création de Christian Denisart et du Boulouris 5, le groupe et complice musical de toutes ses échappées. Cette conquête de l’espace budgetée à 250 000 francs est le troisième et sans doute dernier volet de ces Voyages extraordinaires que l’auteur et metteur en scène romand a imaginés sur les traces de Jules Verne, dont il est un fan inconditionnel.

Avant, on a pu voir Voyage en Pamukalie en 2002 et Brazul, en 2010. Le premier racontait la visite d’un pays inventé par l’auteur romand Eugène. «Pour écrire le spectacle, je suis «parti» six mois en Pamukalie où j’ai rencontré les habitants, écouté leurs récits fondateurs, découvert leurs coutumes, sourit Christian Denisart. Les membres du Boulouris se sont prêtés à ce jeu de zoo humain en se collant de gros sourcils et en jouant de leur biniou dans une yourte.» L’idée? Retrouver un peu de chaleur théâtrale. «A l’époque, fin des années nonante, la vidéo est devenue très accessible et il y a eu une déferlante de spectacles froids, techniques. Pamukalie réagissait à cette mode.» Créé au Festival de la Cité, le spectacle a aligné 60 représentations en trois ans. Un succès.

Ensuite, dans Brazul, l’ethnomusicologue – personnage permanent de Denisart qui a été musicien de rock dans une première vie – est parti à la recherche d’une civilisation disparue. Cette fois, c’est Laurent Flutsch, l’archéologue comique, qui a participé à l’écriture de ce spectacle musical. Là encore, l’hyper-technologisation était brocardée. Le conférencier Denisart commençait son exposé devant un écran tactile et le finissait en Super 8 après être passé par le PowerPoint et le rétroprojecteur. «Il s’agit toujours de montrer au public que son plus beau capital, c’est l’imagination.» Ce spectacle visait aussi un dessein politique. «Brazul était une civilisation de potiers. Le commerce de la céramique a flambé, pour produire plus il a fallu déboiser et bientôt les ressources ont manqué. Disparition par surconsommation.»

Comique. Lorsque Denisart parle de ses destinations, on dirait qu’elles sont vraies, alors que tout n’est que fiction… Le phénomène se répète avec le dernier-né, Poyekhali! à découvrir dès ce soir à l’affiche de la Cité. En fait, pour cette conquête de l’espace bon marché, on n’est pas si loin de la réalité, puisque les solutions low cost et écologiques imaginées par le scientifique Martin Pohl sont envisageables. Un ascenseur spatial pourrait bien nous emmener dans la stratosphère si on arrive à trouver un câble assez résistant. De même, un ballon à air chaud combiné avec une fusée remplie d’eau pourrait faire l’affaire… «Tout est scientifiquement correct, mais trop audacieux pour être tenté», explique l’auteur qui a déjà quadrillé la question l’été dernier lors d’une série d’émissions radio consacrées au sujet. Et le trampoline qu’on aperçoit au fond d’une tente? Il sert aussi à conquérir l’espace? «Non, le trampoline est là pour voir si on peut faire l’amour en apesanteur!»

Réponse, dès ce soir sur le site de l’Usine à Gaz où l’action se déroule autour d’une salle de contrôle rétro-futuriste, façon soviétique. Transformé en conférencier-cosmonaute, Christian Denisart teste toutes les méthodes pour décoller. Il n’est pas seul. A ses côtés, les cinq musiciens du Boulouris et les 25 chanteurs du chœur Acratopège jouent les scientifiques ou les passagers. Pour quel style de musique? «La partition est très variée. On alterne des compositions des années vingt en lien avec Méliès avec des airs traditionnels russes ou des ambiances beaucoup plus contemporaines», répond le metteur en scène qui signe aussi la musique en collaboration avec le Boulouris. Le spectacle, plutôt joyeux, a sa part de mélancolie: «En évoquant ces projets un peu fous, j’ai une pensée pour ces types qui s’épuisent à retaper une maison. Tous ces rêveurs qui ne voient pas que le rêve est trop grand pour eux.» Christian Denisart peut se rassurer. Son rêve lui va comme une combinaison pressurisée.

«Pour écrire le spectacle, je suis «parti» six mois en Pamukalie où j’ai rencontré les habitants»