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Festival de la Cité, liesse programmée 

La nouvelle directrice Myriam Kridi l’a réalisé l’an dernier. Le Festival de la Cité appartient aux Lausannois et est rivé au cœur historique de la ville. Du coup, la fête empiète parfois sur l’art, mais c’est bien aussi

Un quart d’heure au moins. Mais une demi-heure est préférable. Si, d’ici à dimanche, vous souhaitez voir du cirque ou de la danse au Festival de la Cité, vous avez intérêt à anticiper. Car le rendez-vous chéri des Lausannois, qui est revenu dans son cœur historique pour sa 46e édition, n’a pas attendu le week-end pour déborder.

Mardi, soir de première, la bière coulait déjà à flots et les spectacles étaient déjà pris d’assaut. Les grands concerts, eux, s’en sortaient mieux, avec un placement debout et plus spacieux. Chaude ambiance, donc, du thermomètre aux pavés. C’est parfait pour les recettes qui représentent 20% des deux millions de budget, c’est moins bien pour les artistes qui jouent devant un public un rien volage et dissipé.

Volage? Oui, parfois, la représentation est à peine entamée que des rangs entiers se lèvent et partent. C’est que, à l’instar de la Fête de la musique, parce qu’ils ne paient pas, certains spectateurs font du tourisme culturel. Ils disposent des 86 spectacles et concerts comme on dispose d’un buffet free et richement dressé. Dès qu’ils sont moins passionnés, ils zappent. C’est un peu rageant, mais c’est le lot de la gratuité et de la proximité.

Le festival en trois pôles

L’an dernier, on s’en souvient, la nouvelle directrice Myriam Kridi avait imaginé une Cité en trois pôles répartis le long du M2, de la Sallaz à Ouchy, en passant par la Riponne. Le défi avait été relevé, mais il avait déçu les Lausannois attachés à leur liesse estivale entre le château et la cathédrale. Cette nouvelle disposition avait pourtant cet avantage: vu l’éloignement, le public regardait le programme attentivement et choisissait vraiment. Avec la Cité dans la cité, les gens se baladent et se dirigent au son, à l’instinct. C’est aussi bien: mardi soir, au gré de ce hasard, on est tombé sur une perle de rock minimal japonais, le groupe Goat, invité dans le Réceptacle, un lieu chaleureux installé derrière le jardin du Petit Théâtre.

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L’ennui, c’est qu’il y a parfois maldonne. Parce qu’ils se produisaient sous le chapiteau de La Nomade, les danseurs de Dive ont dérouté un large public familial venu voir du cirque. La consigne de ce mercredi est claire: les ouvreurs et ouvreuses devront informer les longues files d’attente que Dive est une pièce de danse immersive, non un spectacle de jonglage ou d’acrobatie.

Jongleurs métaphysiques

Le jonglage. Il avait mardi soir ses dignes représentants. Les facétieux Ea Eo, des Belges allumés qui font de cet art une expérience de vie. Ils jonglent à deux ou trois, mais non pas en se lançant les massues dans un ballet à distance. Ils utilisent leur corps, le rebond d’un torse, d’une épaule, le creux d’un coude pour tisser une jonglerie articulée qui rappelle que toute relation humaine est affaire d’équilibre. De la dentelle, l’humour en plus. Et lorsqu’un duo homme-femme ajoute des portés acrobatiques au lancer de balles, le public a le souffle coupé. Grand succès.

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Succès aussi, et émotion pure face aux danses de rue de Bruno Beltrao. La team ou plutôt la crew du Brésilien qui vient de séduire Hambourg, Vienne et Marseille, a subjugué l’audience lausannoise avec son vocabulaire inspiré du hip-hop, tout en saccades et en embardées. Taillés comme des gladiateurs, les danseurs font de la scène un tremplin, voire un champ de mines sur lesquels leurs corps explosent en dizaines de combinaisons fulgurantes et énervées. Rien de cool dans ces jeux de mains et jeux de pieds enfiévrés. Mais l’expression d’une survie, d’une faim, d’une nécessité. A la fin, le public s’est levé.

Danser dans le noir

Debout, les spectateurs l’étaient d’emblée pour le concert de Gaye Su Akyol. Au Grand Canyon, la chanteuse turque, transformée en princesse domina avec cape et cuissardes, a envoûté ses fans avec ses mélopées orientales recadrées par la rythmique binaire du rock. Bien, mais sans l’éclat attendu. Par contre, à la toute fin de soirée, les Portugais de Throes + The Shine ont électrisé la scène avec leurs titres qui claquent comme du rap et secouent comme de la samba. Leur genre s’appelle le kuduro, mixte où l’on trouve encore des rythmes électroniques et des sonorités d’Afrique. Sapés comme des dieux de la rue congolais, les leaders ont embrasé le ciel lausannois.

Mais le festival de la Cité, ce sont aussi des formes plus discrètes, sous toit. Il y a, à ne pas manquer, Mecanoid, le très joli manège d’automates pour squelette désarticulé, orchestré par Pierre Bastien au Caveau 12. Il y a aussi le très hype Tino Sehgal, qui, l’automne dernier, a créé la sensation au Palais de Tokyo en parsemant le musée parisien de ses installations humaines. Ici, pour This Variation, même topo, en plus petit. On entre dans la salle de gym Pierre Viret. L’espace est blanc, mais plongé dans le noir. On n’y voit goutte. On entend juste des rythmiques, beatboxes humaines, et des chants. Alors on danse puisqu’on se croit invisible. Petit à petit, nos yeux s’habituent à l’obscurité et on réalise en souriant qu’on a dansé pour la galerie. L’artiste cherche précisément cet effet: brouiller la frontière entre l’acteur et le spectateur. C’est réussi.


Festival de la Cité, jusqu’au 9 juillet, Lausanne

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