Plein air

Au Festival de la Cité, le règne des filles de l’air

Mardi, premier jour des festivités lausannoises, les femmes acrobates ont fait sensation. Sur une spirale, pour le show d’ouverture, et sous chapiteau, dans le magnifique spectacle de cirque des Trottola

Cruelle ironie. Alors que, ces deux dernières semaines, la canicule a sévi sans merci, mardi, premier jour du Festival de la Cité, le vent s’est levé dans la nuit et a refroidi les corps et les esprits. Pire. Il a causé l’annulation d’A mon seul désir, spectacle très attendu de Gaëlle Bourges, dans lequel la chorégraphe donne sa vision scénique de La Dame à la licorne, six tapisseries médiévales qui font la fierté du Musée de Cluny, à Paris. Parce que la toile de fond piquée de fleurs offrait trop de prise à la bise, le spectacle a été reporté à des heures meilleures. Heureusement, ce même soir, le public lausannois qui a eu la chance d’assister aux pépites acrobatiques et poétiques du Cirque Trottola – la jauge est limitée – avait déjà eu son comptant de grands frémissements. Idem avec les «suspensives» de La Spire. Ces cinq acrobates qui ont ouvert les feux de la fête au sommet d’une triple spirale installée sur la place de la Riponne ont amené une vision douce, pleine de connivence et de sororité, à cette discipline musclée.

Le défi de cette 48e édition du Festival de la Cité? Encore et toujours, conjuguer foule populaire et programmation de qualité. Pour les propositions les plus pointues, un emplacement reculé n’est pas de refus. C’est le cas, cette année, du label chaux-de-fonnier Hummus Records qui occupe le jardin du Petit Théâtre. Mardi, le duo Anna & Léon y a machiné une partition des tréfonds, voix caverneuses amplifiées aux micros, rythmique obsessionnelle relayée par des pédales de distorsion. Assis à même le sol de la petite scène, le duo ressemblait à des chamans tissant un chant puissant mêlant sirènes de bateau, discours obscur, sons gutturaux et grondements. Dans un coin du jardin, la maison de disques lausannoise Three: four propose ses collections de musique abstraite.

Douceur dans les hauteurs

L’abstraction a aussi régné avec La Spire en ouverture du festival. Sous le soleil de fin d’après-midi, cinq sœurs d’ascension et de suspension ont scotché l’audience, près de 2500 personnes les yeux levés, avec leurs évolutions à la fois douces et acrobatiques sur le saxophone vrombissant de Marielle Châtain. D’un côté, les jeunes femmes ont épaté avec leurs appuis aux hanches sans les mains à plus de sept mètres du sol, ou leur suspension à un seul bras, ou encore leur manière d’escalader sur la tranche l’arrondi de la structure. De l’autre, les «suspensives» ont touché avec leurs balançoires en duo, la singularité de leur gestuelle ou leurs enlacements fraternels. Chloé Moglia, qu’on avait déjà appréciée en solitaire à la Cité en 2017, a su transmettre à ses complices un amour des hauteurs qui ne cherche pas à briller à tout prix, mais à ressentir finement cette conversation intime avec le ciel.

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On a retrouvé cette douceur et cette science de l’enlacement avec Pauline Thomas, le duo chorégraphique orchestré par le Belge Jan Martens. Sur la scène de La Châtelaine, un couple de danseurs se regarde, se caresse la joue, se tient le visage. Temps arrêté. Bientôt, elle s’écroule sur lui, puis les deux se déshabillent. On apprécie la délicatesse du geste, l’intimité dévoilée. Mais le minimalisme de la proposition échappe largement à l’audience, qui perd patience. Un passage plus secoué la retient. Sur un rock énervé, le duo mouline des bras, pulse du torse, entame un mini-sabbat. Ça ne dure pas. Et le retour au rituel minutieux de la vie à deux pousse hors les travées un public qui, clairement et il le dit, espérait une proposition moins contemplative, plus dansée.

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Une grogne qui a resurgi peu après parmi les spectateurs de la douce – elle aussi, c’est un leitmotiv de la soirée! – Aldous Harding, chanteuse folk venue de Nouvelle-Zélande. Sa voix cristalline et ses airs constamment étonnés charment, mais l’artiste rencontre des problèmes techniques – pas de retour son – qui suspendent sa voix et froissent ses fans.

Du cirque énervé et inspiré

Aucun contretemps, que du plaisir sous le chapiteau des Trottola, ces adeptes d’un cirque qui gratte, grogne, détonne, tout en offrant un spectacle stupéfiant en termes d’acrobaties main à main et de partition musicale – une palme à Thomas Barrière et Bastien Pelenc, les deux musiciens virtuose de Campana. Bien sûr, les Trottola ont déjà leurs fans, ce ne sont pas des nouveaux venus de la discipline. Le colosse Bonaventure Gacon et sa compagne, la menue Titoune, sidèrent depuis longtemps avec leur ton, leur inventivité déroutante et leur talent. Les numéros d’acrobatie et de voltige au trapèze coupent le souffle. Mais plus encore, l’esprit rebelle et rugueux installé par cet arte povera qui semble résonner de toute la colère du monde ravit l’âme du spectateur.

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Le numéro de l’échelle est un sommet de dangerosité maîtrisée. Bonaventure Gacon, grosse barbe et cheveu fou, semble toujours perdu, hagard, cherchant une réponse à ses questions existentielles. Sur la piste du petit chapiteau, il manipule son immense échelle comme un compas qui devrait lui indiquer le chemin de la félicité. Il frôle les spectateurs, se mange les rayons lorsque la monture est dressée, trône sur l’engin en rotation. «Je veux rire, chanter, boire et aimer!» clame l’histrion lancé à fond sur son manège désenchanté. Plus discrète, Titoune a aussi ses accents déchirants lorsqu’elle observe que «la nuit est le jour, le haut est le bas» après avoir fait danser un éléphant très gonflé… On a déjà dit à quel point les musiciens étaient parfaits. Il faut aussi saluer les accessoiristes qui transforment les sous-sols de la piste en enfers fulminant d’objets. Mardi, à la fin de cette formidable traversée qu'on pourra aussi apprécier à Vidy fin septembre et au festival Cirqule, à Genève, fin octobre, le public s’est levé comme un seul homme pour applaudir ces poètes allumés.


Festival de la Cité, jusqu’au 14 juillet, Lausanne.

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