Spectacle

Au Festival d’Avignon, l’enfer frappe

Politique ou métaphysique, la douleur est au cœur de cette 70e édition du festival. Du Syrien Omar Abusaada à la Belge Anne-Cécile Vandalem, les artistes affrontent l’actualité dans des spectacles estomaquants. Chronique d’une traversée secouée

Le Festival d’Avignon a la grâce d’une pythie. Il délivre une vérité, fragile, certes, sur ce qui hante les artistes. Sous la direction du metteur en scène et auteur Olivier Py, cette 70e édition a du caractère à l’évidence et des obsessions: la douleur d’un monde qui hoquette et se convulse, la douleur d’hommes et de femmes qui surnagent quand la marée des chagrins remonte trop vite, la douleur de se sentir les bras ballants quand la catastrophe se produit, comme vendredi du côté de la Baie des Anges.

Lire l’éditorial: Le Festival d’Avignon, aux racines du mal

Dans le ciel changeant d’Avignon, les exemples pleuvent. Avec ses Damnés, dans la cour du Palais des Papes, Ivo van Hove dissèque un engrenage, celui qui conduit des enfants largués à prendre les armes (lire LT du 11.07.2016). Dans 2666, le Français Julien Gosselin, 29 ans, déroule, lui, la saga infernale de Roberto Bolaño, près de 12 heures au-dessus d’un volcan (lire LT du 13.07.2016). Mais ils ne sont pas seuls à se mesurer au diable. Trois autres spectacles au moins, déchirants, témoignent d’une aptitude à mettre en formes notre époque, à la faire remonter en geyser, à la documenter sans chercher à édifier.

Ce capital de la douleur a ses stations. La première est un lycée, dans un quartier populaire. L’artiste syrien Omar Abusaada y a planté le décor rudimentaire d’Alors que j’attendais – joué au Théâtre de Vidy en juin, le spectacle sera à l’affiche du prochain festival La Bâtie à Genève. Son pays est dévasté par la guerre. Il a décidé de dire, sur place ou à l’étranger, ce que cette panique chronique fait aux siens.

La tragédie syrienne à fleur de peau

Que voit-on? Un lit d’hôpital aux draps verts. Le jeune Taim, cinéaste, y gît, dans le coma, suite à un mystérieux accident. Mais le matelas est vide et les acteurs qui se succèdent autour font comme si son occupant était là. Car c’est ainsi que l’auteur syrien Mohammad Al Attar a imaginé la situation: Taim assiste comme une ombre aux discussions que sa présence silencieuse provoque. Dans le spectacle, il apparaît à l’étage d’une structure tubulaire. On l’écoute. Il raconte l’éruption de 2011, l’espérance d’en finir avec Bachar el Assad. A un moment, il projette les images en noir et blanc d’un printemps qu’on rêvait contagieux. Sur le plateau, en contrebas, il y a sa mère, sa fiancée, sa sœur Nada, de retour de Beyrouth et son meilleur ami. Ils règlent des comptes. Ils restent debout, k.-o., mais debout.

Rien de démonstratif dans ce tableau clinique. Mais une façon à la fois simple et raffinée de cerner la haute solitude des protagonistes. Nada montre à présent le film tourné par son frère avant l’accident. A l’étage, assis les pieds dans le vide, Taim parle sur ces images. Il confie ce qu’il avait en tête avant de sombrer dans les limbes: emporter avec lui, où qu’il aille, le parfum de Damas. Sa fiancée danse en contrebas dans le noir. Omar Abusaada et sa bande ne baissent pas la garde.

Une fureur belge

Vous chancelez? Vous serez estomaqué par Tristesses, le spectacle-phénomène de la jeune Belge Anne-Cécile Vandalem. C’est la deuxième station de ce «capital de la douleur». Et vous en sortez terrassé, certes, mais époustouflé par la prestation des acteurs de Das Fräulein Kompanie. On pénètre à pas de loup dans Tristesses, du nom d’une île danoise où ont longtemps prospéré des abattoirs. Mais ils ont fait faillite, emportant avec eux des centaines de destins.

Sur ce caillou s’enlisent huit âmes. Le décor? A main gauche, la façade d’une église en bois blanc, au centre, une maisonnette, une autre à main droite. Deux vieillards squelettiques passent – ce sont les musiciens. Sinistre? Pas du tout. On glousse même. Soren (Jean-Benoît Ugeux), son épouse Anna (Anne-Pascale Clairembourg) et leurs deux filles, Ellen (Epona Guillaume) et Malene (Séléné Guillaume) jouent dans leur salon minuscule à une sorte de Trivial Poursuit. La partie est filmée en direct et projetée sur un écran. Soren est un père teigneux qu’une question sur Bob l’éponge met en fureur.

Mais voici qu’on découvre la vieille Madame Heiger (Françoise Vanhecke) pendue dans sa maison. Elle, c’est l’épouse de Monsieur Heiger (Bernard Marbaix), l’ancien patron des abattoirs. C’est aussi une mère pour tous ces rescapés. On prévient Martha Heiger (Anne-Cécile Vandalem), la fille, qui se trouve être la leader d’un parti d’extrême droite en vogue. Bientôt elle débarquera et on comprendra que sa mère ne l’aimait pas. Bientôt, le pasteur Joseph (Vincent Lecuyer) bredouillera un service funèbre grotesque. Bientôt, Ellen, 13 ou 14 ans, imaginera tuer l’intruse. Alors, on ne rira plus.

Pourquoi ce spectacle prend-il à la gorge? Parce qu’Anne-Cécile Vandalem crée une météo boréale, irisée par un souffle de rock, éclairée parfois par le chant céleste de Françoise Vanhecke qui joue le rôle d’Ida la pendue, assistant à la déconfiture des survivants. Parce que les acteurs collent comme la poisse à leurs personnages, qu’ils suintent la rancœur. Il y a dans Tristesses une violence sourde qui évoque Dogville, le film de Lars Von Trier. Une communauté s’autodétruit sous nos yeux. Et vous vous sentez perdu.

Le sexe et la mort selon Angélica Liddell

Au troisième stade de l’enfer, au Cloître des Carmes, règne la performeuse espagnole Angélica Liddell. Ne comptez pas sur elle pour abdiquer. L’artiste admirée au Théâtre de Vidy ou au festival de La Bâtie, appelle à l’insurrection dans Que ferai-je, moi, de cette épée? (Approche de la loi et du problème de la beauté). Spectacle politique? Assurément pas. La révolte d’Angélica est sexuelle, morale, spirituelle. Elle dit non de tout son être à l’ordre de nos sociétés, en cousine de Friedrich Nietzsche et d’Antonin Artaud qui voulait que le théâtre soit un bûcher.


Passer une nuit avec Angélica, c’est être ravi et violenté. Il est 22h, elle entre sur la scène des Carmes, en robe pailletée or. Une musique de cour porte sa silhouette de jockey. Mais voyez-la se dresser sur un évier rectangulaire. Elle ouvre les jambes et expose son sexe avec ces mots-là: «Si quelqu’un violait mon cadavre, alors ma vie n’aurait pas été bonne à jeter.» Un essaim de jeunes femmes nues, chevelure d’or, se déploie soudain, escortées par trois éphèbes japonais. Elles sont en rut, possédées et comme libérées. On leur apporte de gros poulpes dont elles recouvrent leurs seins et leurs bouches.

L’empire de Madame de Sade

Orgie? Angélica, c’est Madame de Sade. Sa colère est celle d’une Médée moderne. Mais au bout de cette ode au mal conçu comme libérateur, au moment des saluts, elle et sa troupe chantent «L’Oiseau et l’enfant». C’est une chiquenaude, peut-être. Il est trois heures aux Carmes, vous êtes emmitouflé dans une couverture, transpercé mille fois et ragaillardi d’un coup.

Alors désespéré, ce «capital de la douleur» avignonnais? Disons plutôt aigu et combatif. Brûlant en somme.

Festival d’Avignon, jusqu’au 24 juillet; rens. http://www.festival-avignon.com/fr/

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