«Autour de moi, j’entendais le scandale»

Artistes ou amateurs passionnés, ces Suisses ont le Festival d’Avignon dans le sang. Ils racontent cette grand-messe intime

D’où vient le fait que chaque année des centaines de Suisses pèlerinent en Avignon? Il y a certes la folle diversité du festival off qui déborde, plus de mille pièces, autant d’embuscades dans de vraies salles ou dans des entrepôts sublimés en cours des miracles. Il y a bien sûr l’exigence formidable du festival in, une quarantaine de créations, œuvres d’artistes souvent marquants. Mais il y a autre chose, dont témoignent trois spectateurs ardents. A chacun, on a posé les mêmes questions: la première fois, c’était comment? Pourquoi ils y retournent? Le spectacle qu’ils recommandent?

Anne Fournier, coprésidente de la Société suisse du théâtre

«C’était en 2001, le premier été où je n’étais plus étudiante. J’ai vu dans la Cour du Palais des Papes Je suis sang du chorégraphe et plasticien flamand Jan Fabre. Je découvrais l’artiste, sa passion troublante pour le sang, la fureur de ses interprètes. Autour de moi, j’entendais le scandale, des spectateurs qui se levaient avec fracas sans craindre de déranger les acteurs. Avignon pour moi, c’est ça, sentir un public en fusion, en réaction parfois, comme s’il était partie prenante d’une tragédie.

»C’est devenu un rituel, chaque été, j’y passe cinq jours. Au début, je voyais quatre spectacles par jour, dans le off et dans le in. Aujourd’hui, je me contente d’un ou deux, des créations souvent étrangères qu’on ne peut voir nulle part ailleurs. Le reste du temps, je profite des terrasses et de ces discussions qui naissent spontanément entre passionnés.

»S’il ne fallait en voir qu’un? Richard III, monté par Thomas Ostermeier. Les acteurs de la Schaubühne de Berlin sont phénoménaux – du 6 au 18 juillet.»

Anne Bisang, directrice artistique du Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds

«La première fois, c’était avec une bande d’amis. Nous sommes descendus au sud dans une vieille DS, nous avons dormi à la belle étoile, près du pont du Gard. Nous avons vu Pour Louis de Funès, de Valère Novarina, joué par l’extraordinaire André Marcon.

»Si j’y retourne, c’est que je m’y sens dans une relation très intime avec moi-même et le monde, au cœur de questionnements existentiels.

»Une seule pièce? Antoine et Cléopâtre, un Shakespeare monté avec deux acteurs seulement par le metteur en scène portugais Tiago Rodrigues – du 12 au 18 juillet.»

Robert Bouvier, directeur du Théâtre du Passage à Neuchâtel

«Avignon, c’est mon premier voyage loin de la famille, j’avais 14-15 ans. Depuis, j’y suis beaucoup retourné comme acteur dans le in et dans le off. Ce mois de juillet, j’y joue Le Poisson combattant de Fabrice Melquiot dans le off. L’équation est cruelle: vous savez qu’il n’y aura pas de spectateurs pour tous. Au bout de quatre, cinq jours, vous savez si votre spectacle va marcher ou pas.

»Avignon me fait un bien fou. Je suis toujours émerveillé par ces jeunes comédiens qui paradent maquillés pour attirer le public. C’est le paradis des vestales.

»Pour le moment, je n’ai rien prévu d’aller voir. J’ai tellement peur pour mon Poisson combattant, spectacle que nous avons créé à Neuchâtel et que Fabrice Melquiot a transformé pour Avignon.»