Démoniaque suspense à Avignon hier dans la soirée: le plus vénéré des festivals de théâtre, censé commencer ce mardi, aura-t-il lieu? Place de l'Horloge pourtant, le carrousel légendaire de la ville des papes tournait à la tombée de la nuit comme si le destin de cette 57e grand-messe théâtrale célébrée pour la première fois par le très républicain Jean Vilar en 1947 n'était pas en train de se jouer.

Mais voilà, au lieu dit Le Potager, sur l'une des terrasses du Palais pontifical, techniciens, artistes et personnel administratif du in, réunis en conclave, bataillaient, avant de voter: suivraient-ils le mouvement de grève nationale aujourd'hui, selon le mot d'ordre lancé par la CGT, pour protester contre les accords signés le 26 juin visant à réformer le régime de l'assurance chômage des intermittents? Et, question à 40 millions d'euros (retombées économiques estimées du festival pour la ville d'Avignon), les 300 employés du in admettraient-ils le principe d'une grève reconductible dès demain, entraînant du même coup l'annulation probable de l'un des fleurons de l'exception culturelle française? La réponse: oui, pour une grève aujourd'hui mardi. Le mouvement décidera de la suite des opérations dans la soirée en assemblée générale. L'ouverture d'Avignon est donc reportée, dans le meilleur des cas, de 24 heures.

Autour du Carrousel, tandis que tournoient des petits chevaux de bois fous, comme la roue de la fortune, on invoque les mânes papaux et on se prend pour le devin Tirésias. On commente surtout les péripéties d'une journée de colère sous un soleil peu catholique. La rage à midi, lorsque 200 à 300 acteurs et techniciens du off feignent de crever sur le pavé de la rue de la République, principale artère de la cité papale. Comme chaque jour depuis jeudi, ils protestent, bouches bâillonnées pour certains, contre les nouvelles conditions d'accès aux indemnisations: ces fameuses 507 heures à accomplir (soit environ 4 mois de travail) non plus en douze mois, mais en dix (pour les régisseurs et assimilés) ou dix et demi (pour les comédiens).

Les professionnels les plus vulnérables, clament-ils, seront écartés du régime. Pis, s'indignent-ils encore, ces accords ont été ratifiés par des organisations syndicales non représentatives. Conclusion chorale, dans la touffeur provençale: «Aillagon, démission!»

Sur le coup de midi trente, lors d'une conférence de presse, le ministre de la Culture, lui, contre-attaque, manière œcuménique: s'il ne sursoit pas ces accords, comme les intermittents l'exigeaient à cor et à cri, il annonce le maintien du système actuel jusqu'à la fin 2003, alors que le nouveau dispositif devait entrer en vigueur le 1er octobre; il promet aussi une introduction en douceur de ces mesures, la durée d'affiliation à l'assurance chômage en 2004 étant par exemple de onze mois et non de dix.

Plus fondamental, il luttera, dit-il, contre les abus des sociétés publiques d'audiovisuel, qui engagent des bataillons d'intermittents et ont ainsi fait du contrat à durée déterminée une source d'économies – procédé qui explique en partie le déficit de 800 millions d'euros de la caisse des intermittents. Il s'engage encore à débloquer 20 millions d'euros pour stimuler l'emploi au sein des jeunes compagnies. Il propose enfin un grand débat national sur les arts vivants pour le mois de septembre.

Avancées, donc? Ouvertures en tout cas, même si l'essentiel pour la CGT, syndicat majoritaire, n'est pas obtenu: le gouvernement n'est pas revenu sur le protocole d'accord. En lice à Avignon, des artistes vedettes, d'Ariane Mnouchkine, l'une des créatrices les plus respectées et les plus engagées de la scène française, à Bartabas, l'ami des chevaux et fondateur du Cirque Zingaro, appellent à la raison. «Annuler, le festival, d'accord, mais après, qu'est-ce qu'on fait?», lançait à ses pairs Ariane Mnouchkine il y a quelques jours.

Le plasticien et chorégraphe flamand Jan Fabre, qui s'était juré de laisser sa marque avec Je suis sang, lui, a tranché: il veut servir la Beauté et estime absurde de saborder une manifestation, qui est aussi une tribune d'expression pour les revendications de la profession. Quant à Bartabas, il faisait hier, devant un parterre de journalistes, de la ruade une rhétorique, qui a ses adeptes: «La CGT, je l'emmerde! 22 000 personnes ont déjà acheté leurs billets pour notre spectacle Loungta, les chevaux dans le vent et il est inadmissible de prendre le public en otage.» Parole cavalière. Et fractures multiples au sein de ce continent qu'on appelle l'intermittence.