Un étourdissement. Une tequila explosive. Ou au moins une belle entaille au cœur. Voilà ce qu'on réclamait des Sud-Américains invités au Festival d'Avignon. Promesse tenue? Oui, grâce notamment à la Troppa, quatre Chiliens presque sans le sou qui flirtent avec la grâce en adaptant Le Grand Cahier d'Agota Kristof; grâce aussi aux acteurs de Ricardo Bartis, qui jouent dans une pénombre de sacristie, un revolver dans la poche droite, un crucifix dans la gauche, Le péché qu'on ne peut nommer de Roberto Arlt. Un seul couac dans le dithyrambe: le Pernambouc, dansé et chanté par Antonio Nobrega et sa clique de comédiens. Promenade en trois stations:

Santiago

Gemelos, par la Troppa.

S'il fallait voir un spectacle ces jours en Avignon, il faudrait courir à la chapelle des Pénitents Blancs. Et prier pour qu'il reste encore une place. Ou, à défaut, pour qu'un programmateur suisse ait la bonne idée d'inviter sous nos latitudes Juan Carlos Zagal, Laura Pizarro, Jaime Lorca, les acteurs, et Eduardo Jimenez, le scénographe. Mais qu'est-ce qui rend Gemelos (les jumeaux) si unique? Une façon de cadrer le conte, à la manière des peintres ou des cinéastes. Ce qui fait de ce spectacle (quatorze story-boards avant de passer à l'acte) un hommage à œillades multiples à tous les genres de représentation possibles. Du cinéma à la vignette du bédéaste, du music-hall à la Fred Astaire aux marionnettes, façon Hänsel et Gretel.

Dans la chapelle, un castelet accueille le spectateur. Un rideau rouge s'ouvre et voici un bonhomme filiforme qui passe la tête et sa cigarette dans une bouée de sauvetage sur fond nocturne. Le personnage a un jumeau, habillé lui aussi à la diable, croisement de Guignol et d'Arlequin. Le duo va jouer, façon automates, le conte des frères abandonnés, que le destin pervers confie à une grand-mère de sorcière. Les deux victimes bêcheront dur sous le soleil. Et cette vie d'enfants martyrs est chez Agota Kristof le reflet d'une tragédie d'une autre amplitude, celle qui entraîne des millions de Juifs dans les camps de la mort.

C'est donc à coups de trique que les deux frères apprennent la perversité du monde. Et qu'ils découvrent entre deux ignominies le plus beau des viatiques: la fraternité. La beauté du spectacle de la Troppa est d'entrecroiser la barbarie et l'amour, dans des saynètes fulgurantes de drôlerie ou d'angoisse. L'inquiétude, c'est par exemple ces wagons miniatures qui défilent à la queue leu leu, avant de chuter hors cadre. La drôlerie, c'est cette poupée qui fait du charme à la paire de gaillards, avant de bégayer, toute détraquée: «Vous êtes mignons.» C'est cet art de l'émerveillement miniature, de la surprise en boîte et de l'émotion tout court qui fait des Gemelos la plus belle histoire d'amour du festival.

Buenos Aires

Le péché que l'on ne peut nommer, mise en scène Ricardo Bartis.

D'amour et de déprime, il en est beaucoup question dans Le péché qu'on ne peut nommer, à découvrir encore aujourd'hui à l'église des Célestins. On y est accueilli dans le couloir par un homme qui repasse méticuleusement son pantalon. Et ce soin mis à éviter les plis, c'est aussi celui que Ricardo Bartis a apporté à un son spectacle répété pendant treize mois. Passé donc la table à repasser, on découvre sur scène un rêveur enragé, endormi sur sa chaise, puis des messieurs, plus sérieux que des grenouilles de bénitier, font leur entrée. Ce sont des conspirateurs, ils vont faire la révolution et donner naissance au nouvel homme, qui, pour en finir avec les diableries, sera hermaphrodite.

Cette chimère urbaine, on la doit au romancier Roberto Arlt. En écrivant en 1929 Les sept fous, l'auteur psychanalyse Buenos Aires. Il en extrait des senteurs tour à tour divines et pestilentielles, entre rêves révolutionnaires et autoflagellation apostolique, roman de gare et salut fraternel à Dostoïevski. Cette métaphysique populaire, on la retrouve dans le travail de Ricardo Bartis. Chaque acteur joue son personnage à la folie, tanguant entre réalisme et burlesque. Cela donne des scènes hilarantes et pathétiques, comme ce moment où ces bandits d'utopistes se mettent à danser en combinaison dans la pénombre sur un air de bandonéon. Et surtout un moment de plénitude théâtrale, lorsque sens de la cérémonie et du ridicule s'allient pour faire croire à la chimère et la récuser du même coup.

São Paulo

Pernambouc, mise en scène d'Antonio Nobrega.

Il paraît qu'on garde le meilleur pour la fin. Pernambouc devait d'ailleurs être le must de ce programme sud-américain. Mais le Brésilien Antonio Nobrega et ses trente danseurs et musiciens ne décollent pas. Ils avaient pourtant tous les atouts en main. Un lieu de rêve d'abord, la carrière de Boulbon, avec sa roche orangée et déchiquetée. Une ambition forte, celle d'initier le public à la luxuriance théâtrale de leur région. Et un formidable chef d'orchestre, Antonio Nobrega en personne, petit démon de la scène. Bref, tout était là, mais rien ne se passe. D'abord parce que Pernambouc tourne rapidement au cours magistral, Antonio Nobrega se révélant dans cet exercice aussi doué que cabotin. On a beau apprécier la démonstration de capoeira, ou encore le concerto de Bach joué par le maître à la mandoline, tout cela relève d'un principe additif – une enfilade de numéros – et pas d'une vraie poétique. On attendait la magie. On en a eu les ingrédients, mais pas le nectar.

«Le péché que l'on ne peut nommer», église des Célestins, le 17 juillet à 18 h; «Gemelos», chapelle des Pénitents Blancs, les 17, 18 et 19 à 19 h; «Pernambouc», carrière de Boulbon, jusqu'au 26 juillet à 22 h. Loc. 0033/

490 14 14 14.