Spectacle

«Le Festival d’Avignon est une sorte de Nuit debout»

A la tête du plus important rendez-vous théâtral francophone, Olivier Py fait feu de tous les sujets: il défend sa vision d’un «théâtre comme art du XXIe siècle», célèbre le pape François, revendique ses liens avec le mouvement LGBT et reconnaît qu’il se verrait bien diriger la Nouvelle Comédie à Genève

«Donnez-moi un cloître, juste un cloître et je me tairai. Ou je réécrirai la fable du monde. Ou plus simplement l’édito de la 70e édition du Festival d’Avignon.» Olivier Py n’a jamais dit ça, mais les héros de ses pièces ont ce genre d’élan, mystique, foutraque et grave.

L’auteur et metteur en scène vous reçoit dans son bureau du cloître Saint-Louis, quartier général du festival in – une quarantaine de spectacles depuis mercredi et jusqu’au 24 juillet. La paupière est butineuse, le cheveu noir est celui d’un Rodrigue qui vieillirait avec talent, l’esprit est mousquetaire. Patron du festival depuis septembre 2013, Olivier Py a la vivacité du fleuret, il pique souvent juste.

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– Le Temps: Quelle est la patte Py?

– Olivier Py: J’ai essayé de passer d’une belle programmation (celle de ses prédécesseurs Vincent Baudriller, actuel directeur du Théâtre de Vidy, et Hortense Archambault ndlr) à un événement politique et social. C’est ce que j’aimerais qu’on retienne de mon mandat.

– Dans quel sens le festival est-il politique?

– Il y a la politique internationale, avec la présence d’artistes syriens cette année par exemple, et la politique microlocale. Travailler dans les écoles de la ville et de sa banlieue, dans les prisons me passionne. Je rêve qu’il y ait un parfum d’utopie dans les rues et qu’on n’ait pas l’impression d’être dans un supermarché de la culture. Je m’inscris dans l’héritage de Jean Vilar, qui lançait le festival en 1947.

– Mais que signifie «théâtre populaire» aujourd’hui?

– Ça passe d’abord par des tarifs d’entrée plus bas et des accès aux spectacles plus faciles. «Populaire» pour Jean Vilar signifiait en 1947 en finir avec le nœud papillon dans les salles. Pour nous, ça veut dire être de plain-pied dans le monde numérique. Mais avec le même désir de démocratisation de la culture. Nous avons demandé il y a deux ans et demi à être labellisé «French tech Culture» par le ministère de l’économie qui a accepté. Avignon est devenue une ville pionnière dans tout ce qui est numérique.


– Qu’est-ce que ça change pour le festival?

– Beaucoup de choses. Pour la première fois, le in et le off proposent une application. Ça contribue à rajeunir le public. Mais cette attention au numérique peut aussi se traduire par la Web tv que nous avons lancée avec un collège d’Avignon. Des jeunes de 13-15 ans réalisent des sujets pendant le festival, dont certains sont diffusés sur notre site.


– Vous montez Prométhée enchaîné d’Eschyle, avec trois comédiens dont Philippe Girard. Ce spectacle aura la particularité d’être modeste dans sa forme et itinérant. Pourquoi?

– Nous le jouerons à différents endroits de la ville, dans une prison aussi, dans un atelier de formation en menuiserie encore. Entendre les trompettes du festival dans ces endroits me bouleverse, parce que c’est une façon d’en revenir aux origines du festival. C’est-à-dire à une bande de copains au service de grands textes, avec pour seul décor quelques chaises et des tréteaux.


– L’été passé, vous montiez Lear dans la Cour d’honneur du Palais des papes. La presse française vous a éreinté. Ça vous a blessé?

– La presse internationale était plus favorable. Et le public était avec nous. Tant qu’il nous soutient, je ne suis pas touché.


– Vous ne vous remettez jamais en question?

– Oh oui!


– Mais vous êtes orgueilleux?

Oui. Vous rappelez-vous La Servante à Avignon en 1995, ces dix-huit heures de spectacle? Il y a eu des piles de mauvaises critiques. Le Visage d’Orphée deux ans plus tard n’a pas fait mieux. Et ne parlons pas de Requiem pour Srebrenica. N’empêche qu’on parle encore de ces spectacles, qui font partie de la mémoire du spectateur.


– A quoi sert le théâtre?

– A changer les hommes. Quand on ne peut pas changer le monde, on change les hommes. Et peut-être qu’ils changeront le monde. J’ai été changé par le théâtre. Je travaille avec des détenus. L’un d’entre eux, qui s’en est sorti, s’est inscrit au conservatoire. Le théâtre lave les âmes.


– Dire comme vous le faites que c’est l’art du XXIe siècle, n’est-ce pas un vœu pieux?

– C’est l’art du XXIe siècle à cause de la présence réelle des acteurs, celle que n’offrent pas les jeux vidéo, les réalités virtuelles. Vous remarquerez que les arts plastiques ont tendance à se théâtraliser. Même s’ils s’en défendent. Le théâtre a toujours été vilipendé, c’est pour ça qu’il est magnifique. C’est l’art du XXIe siècle aussi parce qu’il n’est pas rentable.


– La France traverse une crise sévère. Que peut faire un artiste face à ce marasme?

– La France est un malade imaginaire. Malheureusement, l’hypocondrie est un mal réel. Dans les faits, le pays ne va pas si mal, mais il règne un climat d’angoisse. L’angoisse, c’est comme la météo. Je distribue des parapluies, j’essaie surtout d’en rendre compte.


– Vous sentez-vous solidaire du mouvement Nuit debout?

– C’est un héritage très français. Chaque génération veut faire sa révolution. La nouvelle est confrontée à un problème: puisqu’on ne peut plus s’opposer à un pouvoir politique fort, à quoi s’oppose-t-on vraiment? Nuit debout est un mouvement culturel. Le festival est une sorte de Nuit debout. Pendant trois semaines, nous formons une agora où l’intelligence doit s’exprimer.


– Comment vous définissez-vous politiquement?

– Je me définis d’abord comme libre, ensuite comme catholique, c’est-à-dire universel, comme anticapitaliste aussi et comme féministe. Je lutte contre le patriarcat et le capitalisme.


– Vous sentez-vous proche de l’écrivain et cinéaste Pier Paolo Pasolini?

– Il était plutôt communiste. Je n’ai jamais été proche des mouvements d’extrême-gauche. Mais je suis lié au mouvement LGBT – lesbien, gay, bisexuel et transsexuel. C’est ça qui me définit beaucoup plus que le clivage droite-gauche. J’ai fait un voyage à San Francisco à 20 ans, j’y ai vu le LGBT constitué en mouvement politique. C’est à cette culture que je crois toujours.


– Et l’Eglise catholique?

– Je l’ai toujours aimée et plus encore depuis que le pape a dit qu’elle devrait demander pardon aux homosexuels. Vous vous rendez compte? C’était inimaginable il y a quelques années. François l’a fait.


– Vous l’admirez?

– Beaucoup. J’admirais en Benoît XVI le théologien, l’intellectuel. Et il a fait ceci de magnifique: il a démissionné. François a une autre dimension. Vous avez vu cette image où il quitte soudain le cortège de la messe pour s’agenouiller avec un petit curé dans un confessionnal! C’est d’une simplicité bouleversante. François est un père. Jean-Paul, lui, était une star.


– Le vote en faveur du Brexit vous a-t-il marqué?

– Et comment! Je pense que ça sonne le glas de l’Europe. C’est l’idéal de ma jeunesse. En 1989, nous avions une Europe accomplie. Il n’y avait plus de frontières, à Belfast comme à Berlin.


– Que devez-vous à vos parents?

– Ce sont mes parents, toujours bien là. A ma mère, je dois un esprit très pragmatique. Quand j’étais enfant à Grasse, elle me répétait sans cesse que le travail paye. Ça fait de moi un grand travailleur. Quant à mon père, dentiste, je lui dois un goût pour la folie et la clandestinité.


– Vous avez souvent travaillé à Genève, au Grand Théâtre notamment. Vous y monterez en septembre Manon de Jules Massenet avec la chanteuse Patricia Petibon. Qu’est-ce que cette ville vous inspire?

– C’est l’Europe rêvée. Tout le monde y parle toutes les langues. Les Français disent parfois que les Suisses sont lents: or ce qu’ils appellent lenteur est de la considération, le souci de l’autre. Quand je retourne en France, j’ai l’impression de rentrer chez les barbares.


– Postulerez-vous au poste de directeur de la Nouvelle Comédie, qui sera inaugurée en 2019?

– J’adore Genève. L’un de mes rêves serait d’y vivre. Les moments les plus heureux de ma vie sont genevois. Cette nouvelle Comédie est un projet magnifique, elle peut devenir un des plus beaux théâtres d’Europe. Mais pour répondre à votre question, j’ai demandé à Audrey Azoulay, la ministre de la Culture, un renouvellement de mon mandat, quatre ans de plus. Je me déciderai en fonction de la réponse.


– A l’été 1995, vous faites une grève de la faim avec plusieurs autres artistes, dont Ariane Mnouchkine, pour dénoncer la démission des Occidentaux face à la tragédie de Srebrenica. Vingt ans plus tard, qu’est-ce que cet acte représente?

– Un très beau moment de ma vie. Ça faisait trois quatre ans que nous suivions cette guerre, dans le soutien à Sarajevo. Nous avions des discussions à Avignon avec Pina Bausch, Maguy Marin, Ariane Mnouchkine. Nous nous demandions ce que nous pouvions faire. Ariane a eu l’idée de cette grève. Elle disait qu’un tel acte pouvait entraîner un mouvement. Il y avait une énergie intellectuelle magnifique. Nous avons tenu cinq semaines, ce qui était la limite au-delà de laquelle nous mettions nos vies en danger. On avait l’impression de ne plus être immobiles.

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Questionnaire à la mode de Proust

Qui pour incarner la beauté? Mohamed Ali. C’était le plus beau. Sinon, Marlon Brando.

Si vous étiez un animal? Un poulpe. J’aurais plusieurs mains. C’est mon côté méditerranéen.

Votre pire défaut? La bavardise. Je suis saoulant.

Une musique pour danser? Le Prélude de Tristan und Isolde de Wagner. Mais je danse aussi beaucoup sur la techno.

Où rendez-vous votre dernier soupir? Au bord de la Méditerranée.

Votre chasse-spleen préféré? J’accueille le spleen comme une grâce. Le mot est tellement doux. Je me retrouve dans la tristesse qui me lave de beaucoup de vanités.

Le livre que vous offrez? J’ai beaucoup offert La Chaste vie de Jean Genet (Gallimard) de Lydie Dattas. Pour moi, c’est le dernier livre éblouissant.

Votre lecture du moment? Fable d’amour (Verdier) de l’Italien Antonio Moresco.

Un parfum pour la vie? Les champs de jasmins de mon enfance à Grasse.

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