La vieille Europe vacille, sa fiction TV bouillonne. A l’heure de la sinistrose économique, des tensions politiques, des critiques des populations, il y a presque une insolence dans la bonne forme des séries, sur le Vieux Continent aussi bien que dans une Grande-Bretagne en cours de largage des amarres.

L’Europe des feuilletons se développe, s’épanouit, s’exporte. Les quelques rendez-vous consacrés à la fiction TV le confirment cette année de manière indubitable. Ce fut le cas ce printemps à Séries Mania, à Paris, ce sera encore plus appuyé au Festival Tous Ecrans à Genève, dès ce vendredi 4 novembre, jusqu’au 12 novembre.

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Certes, la présence centrale de l’Europe relève d’un choix du directeur du Festival Tous Ecrans, Emmanuel Cuénod. Mais le programme proposé aux amateurs, sous forme d’échantillons d’un ou deux épisodes et quelques intégrales, constitue l’exact reflet d’une forme croissante.

Dans l’ensemble, les auteurs et réalisateurs européens ont pédalé dans la semoule durant quelques décennies, à l’exception des Anglais. Le manque d’audace des chaînes de TV, le maintien de narrations usées, l’attachement à des formats décatis ont conduit à l’épuisement du genre dans plusieurs pays. Jusqu’à ce moment de bascule, avec l’explosion du genre dans les années 2000, dès la fin des années 1990 aux Etats-Unis.

Comme dans le récent film norvégien «The Wave», les Nordiques ont ouvert les vannes de la créativité – sans tout écraser, cette fois. D’autres suivent, parfois brillamment. Le Festival Tous Ecrans offre des aperçus d’Allemagne, Belgique, Hongrie et République tchèque, ainsi que de nouvelles brillances du Danemark, de Suède (avec la France) et d’Islande. Dans certains cas, notamment en Europe de l’Est, les étincelles sont avivées par une structure américaine telle que HBO, mais les idées circulent de plus en plus – pour l’heure, il faut le relever, des régions du Nord vers les autres.

Tout indique que la mécanique mise en route ne s’épuisera pas. Ce secteur créatif et économique connaît une expansion sans ralentissement prévisible. Les Européens ont encore des champs à investir, des feux d’artifice à offrir.

Et le festival genevois offre aux curieux l’occasion de se frotter aux propositions d’ailleurs, dont les Etats-Unis (avec en particulier «Better Things», dur conte sur une actrice et mère à Los Angeles) ou d’Amérique du Sud, un «Hypnotist» venu du Brésil et d’Uruguay, une farandole de mystères sur scène et dans les esprits au début du XXe siècle. Brassage des temps, et des thèmes, qu’opèrent les séries du moment.


Tonnerre à Berlin: «Ku’damm 56» (Allemagne)

Les scénaristes allemands ont de la suite dans les idées quand il s’agit de titres. Après «Deutschland 83», voici «Ku’damm 56». Hormis la plongée dans l’histoire récente, les liens entre le suspense d’espionnage à l’heure de la guerre des missiles et cette nouvelle perle sont toutefois ténus. Due à Annette Hess, «Ku’damm 56» raconte les jours et les nuits d’une école de danse tenue par une mère avec ses trois filles. L’une d’elles se marie, une autre, la figure centrale du récit, se fait violer par un proche de la maison. Dans une Allemagne en transition, la chronique est intimiste, mais elle semble épouser cette Berlin où une renaissance est possible.


Prison de femmes, nouvelle entrée: «Prisoners» («Fangar», Islande)

Etonnante mise en place venue d’Islande, qui commence par désamorcer les crises possibles. Un homme est brutalement agressé, sa fille reconnaît vite sa culpabilité. Le noyau familial pourrait se désagréger, il s’opère une discrète division entre la mère et l’autre fille. Et voilà que l’agresseuse entre en prison, elle entame son séjour en réclamant ses produits de maquillage. Outre la justice et la famille, l’histoire se pose dès lors derrière les barreaux, avec une manière originale d’approcher l’incarcération.


L’université, un si petit monde: «Blue Shadows» («Modre Stiny», République tchèque)

Une série tchèque, c’est rare. Et «Blue Shadows», malgré ses lenteurs, a son charme fait de savoir et d’éloquence. Le drame se passe à l’université, dépeinte avec quelque acidité. Un professeur est retrouvé baignant dans son sang, et les soupçons s’empilent comme les livres sur les pupitres de bibliothèques. On n’est pas dans l’Oxford de l’inspecteur Morse; ces ombres bleues sont bien contemporaines, et crues. Mais il y flotte les relents de querelles académiques et de jalousies intellectuelles. Attention à la frustration, le Festival Tous Ecrans ne montrant que le premier épisode de l’enquête.


La famille déracinée: «Flowers» (Grande-Bretagne)

Les histoires familiales déjantées représentent une spécialité britannique – quoiqu’elles ne soient pas l’exclusivité du pays. Avec «Flowers», Will Sharpe pousse néanmoins le bouchon clanique assez loin. «Flowers» est le nom de la famille, et c’est bien la seule racine qui relie à peu près une femme convaincue que son mari la trompe avec un dessinateur de manga, des jumeaux qui s’écharpent pour conquérir la même voisine et l’époux qui pense coucher avec un homme autant que se suicider. C’est parfois sombre, et complexe au point de prendre le risque de saturer les curieux, mais c’est indéniablement une expérience.


La glaciation nordique: «Jour polaire» (France-Suède)

Après «The Young Pope», que le Festival Tous Ecrans va aussi montrer, ce devrait être le prochain choc de Canal+. La chaîne française payante a commandé «Jour polaire», sa fiction la plus fraîche du moment, à un scénariste suédois, qui a travaillé sur le pont le plus célèbre d’Europe, l’Øresund («Bron/Broen», «The Bridge»). La jolie Leïla Bekhti incarne une policière française chargée d’enquêter au nord de la Suède, dans le cadre du meurtre d’un ressortissant hexagonal. Investigation dans une région où le soleil ne se couche pas, à fort ancrage local. Et ainsi, le festival genevois permet avant tout le monde de voir la scène d’ouverture la plus frappée des séries TV des années 2010.


Vive le divorce: «Splitting Up Together» («Bedre skillt end aldrig», Danemark)

Le feuilleton a été attendu de pied ferme au Danemark, où il cherche à explorer la veine de l’histoire de couple, peu parcourue ces dernières années. De l’ex-couple, dans ce cas, puisque Line et Martin se séparent. Tout en devant, et voulant peut-être, continuer à vivre ensemble. Un premier grand moment réside dans le repas avec amis et certains des parents, lors duquel il faut annoncer la décision. Cette fiction créée par Mette Heeno semble bien partie pour éviter les pièges du genre, humour plat ou ironie surlignée. Elle tient aussi grâce à l’excellente interprétation de Maria Rossing, vue dans «Follow the Money» («Bedrag»).


La peste brune moderne: «NSU German History X» (Allemagne)

C’est l’événement de l’année en Allemagne, et l’un des projets les plus audacieux de la fiction TV européenne du moment. Les auteurs veulent retracer le parcours de jeunes paumés – certains, tout au moins – dans l’ancienne Allemagne de l’Est, peu après la réunification, alors que gonflent les groupuscules néonazis. Chacun des trois volets est axé sur le regard de l’une des parties, sachant qu’il y a eu attentat, et jugement. La mini-série explore froidement – trop, ont jugé certains spectateurs – la fascination croissante pour les militants aux crânes rasés, qui apportent ordre et discipline à l’heure de l’unification, vécue comme humiliante dans les quartiers populaires. Une grande œuvre.


La série qui se déchire elle-même: «Morbid Stories» («Kohtuuttomuuksia», Finlande)

«Morbid Stories» est présentée comme une comédie noire sous forme d’anthologie, puisque ses quatre parties sont autonomes. Le festival a choisi de présenter le quatrième volet, lequel est précisément consacré aux séries TV. Il est question du tournage de l’épisode majeur d’un feuilleton. Deux actrices aux motifs féministes en apparence communs font bloc, sans que leur unité soit si solide. C’est bavard, mais acide à souhait.


L’élégance de l’espionnage: «The Night Manager» (Grande-Bretagne)

Cette mini-série de six épisodes a été montrée par la RTS puis France 3, mais le grand écran constitue un atout. Elle représente un nouveau jalon dans l’histoire des adaptations de John le Carré: à la TV, après deux longs-métrages, c’est la première fois que les fils ont contrôlé la démarche. Ce qui ne garantit une issue ni meilleure ni pire qu’auparavant. En l’occurrence, le résultat séduit par sa précision et même sa lenteur, élégante. Un ancien soldat, interprété par Tom Hiddleston, se fait réceptionniste de nuit dans des hôtels, notamment en Suisse, avant de se trouver embarqué dans une chasse aux espions, ou même espion lui-même, sur les traces d’un trafiquant d’armes. L’occasion, aussi, de revoir Hugh Laurie plus sombre d’en Dr House.


Festival Tous Ecrans. Genève, du 4 au 12 novembre. Projections le plus souvent gratuites, inscription sur le site.