Le Festival Tous Ecrans, reflet des mues de la TV

Fictions Premier feuilleton important produit par Amazon, «Transparent» sera diffusé

Il sera accompagné de plusieurs séries dignes d’intérêt

A première vue, cette série raconte, sans grand recul, les malaises existentiels de quelques vagues bobos de Californie du Sud, dont l’intérêt peut sembler relatif. Transparent, que montre ces jours le Festival Tous Ecrans à Genève, suit une tribu de quatre membres. Un père dans la soixantaine, ses deux filles et son fils. Ce dernier s’envisage papa d’un instant à l’autre, alors que son amante ne goûte guère d’être enceinte. Une fille fait un usage plutôt lubrique de son prof de musculation. L’autre se découvre lesbienne, peut-être. Chez ces gens-là, on ne pense pas, on doute. Et on cause, abondamment.

Créée par Jill Soloway, qui fut notamment une jeune productrice de Six Feet Under, Transparent aurait tout du brouet psychologisant façon sexualités diverses, et verbeuses. Mais la série n’est pas si mal écrite. Et surtout, il y a le père, Maura, interprété(e) par Jeffrey Tambor. Père qui, en réalité, se vit femme. Qui repousse toujours l’échéance de dire son véritable sexe à ses enfants. Oui, cette famille est compliquée. Habitué des séries, l’une de ces figures que l’on pourrait finir par ne plus remarquer, Jeffrey Tambor se révèle captivant dans sa mutation tardive. Touchant dans sa solitude, même lorsqu’il s’exprime dans son club de parole de transsexuels, type alcooliques anonymes. Maura devient vite l’un des personnages de fiction TV du moment les plus passionnants. Grâce à la gestuelle et à la voix, profonde, épuisée, de ce Jeffrey Tambor qui crève le petit écran.

Tous les écrans, puisqu’il s’agit du festival genevois. Celui-ci épouse les mutations du secteur, cette année plus encore, puisque Transparent est l’une des premières grandes productions d’Amazon. Comme d’autres sociétés d’Internet, le géant de la vente en ligne lorgne sur la popularité des séries. Et puisqu’elle veut élargir sa palette en termes de distribution de contenus, la firme de Jeff Bezos mise sur les feuilletons, qui ont en outre l’avantage de fidéliser le public. Elle peut ainsi les proposer avec son offre d’abonnement de vidéo en ligne, entrant sur le terrain de Netflix, lui aussi désormais producteur.

Une thématique sensible, un scénario plutôt solide, et, dans ce cas, un remarquable acteur: même si de nouveaux opérateurs apparaissent sur le marché de la fiction audiovisuelle, Transparent prouve que les fondamentaux ne changent pas. S’agissant de thème brûlant, Tous Ecrans inclut dans son hommage au Canada Sensitive Skin, adaptation d’une fiction anglaise voulue par Kim Cattrall (Sex and the City). Humour et amertume sont mobilisés pour évoquer les remises en question, notamment sexuelles, d’une quinquagénaire. Et le festival genevois, qui croise les genres, est dans son rôle en montrant les échantillons de deux séries dues à des cinéastes, le thriller vampirique The Strain dû à Guillermo del Toro avec Chuck Hogan, ainsi que Babylon, par Danny Boyle. L’Anglais propose une grinçante évocation du fonctionnement ordinaire de la police londonienne, au moment où celle-ci voudrait faire des efforts de communication en embauchant une spécialiste américaine.

Au demeurant, Tous Ecrans permet quelques aperçus sur des territoires moins exposés. En Italie, Gomorra, d’après le roman de Roberto Saviano, connaît un triomphe, mais contribue aussi à revivifier le secteur dans ce pays. L’adaptation est aussi brillante que sombre, dès la tranchante conclusion du premier des deux épisodes qui seront montrés. De Grande-Bretagne aussi vient un thriller sophistiqué, The Honourable Woman, ou les intrigues de la jeune patronne d’une compagnie fondée par son père, dont elle a vu, enfant, l’assassinat, et dont les affaires croisent le conflit israélo-palestinien. Tout autre registre avec la belle Marsman, de Belgique, qui conte les heures d’un vendeur de voitures licencié, lequel vit avec son frère autiste, et avec le souvenir de leur mère récemment disparue. Une touchante chronique de Flandre.

Et pour revenir aux affres des familles, toutefois éloignées des fortes turbulences de Transparent, les amateurs goûteront aussi deux autres prometteurs échantillons. Hollands Hoop, «l’espoir hollandais», le nom d’un domaine agricole. Le paysan décède, et son fils, qui perd pied face à femme et enfants, se pique de venir vivre en campagne, dans la ferme. Dans le champ, il découvre une surprenante plantation de cannabis… Enfin Psi, ou les nouveaux mouvements affectifs d’un psychanalyste de São Paulo, une solide composition sentimentale et sociale par la branche sud-américaine de HBO. Une chaîne de TV classique, cette fois, qui demeure centrale dans le paysage.

Une thématique sensible, un scénario plutôt solide, et, dans ce cas, un remarquable acteur