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Au Festival «Etonnants Voyageurs», la culture au secours de la démocratie

Et si la démocratie en crise ne pouvait s'en sortir qu'en s'appuyant sur la culture et la littérature, expressions de la diversité? Contre les «humiliations politiques», la 26e édition du festival «Etonnants Voyageurs a offert, à Saint-Malo, une passionnante riposte

Erik Orsenna achève de lire «L'écrevisse et sa fille», une fable de Jean de La Fontaine. Autre Prix Goncourt, Patrick Rambaud cite, de mémoire, les noms des sept collines de Rome. Entre les deux, la linguiste Henriette Walter raconte l'itinéraire sinueux des langues, véritable marathon politique pour survivre au fil des millénaires.

Nous sommes à Saint-Malo, dans la grande salle de l'Ecole supérieure de la marine marchande. La 26e édition du festival «Etonnants Voyageurs», qui s'achève ce lundi, est comme toujours un succès populaire. Travées remplies. Public en attente dehors, sous une bourrasque de pluie bretonne. Le thème de ce débat est l'utilisation des mots. Que faire, comment faire, pour raconter le réel par l'écriture? Mais en arrière-plan se profile le thème général du nouveau manifeste des littératures-monde signé, avant ce festival, par une soixantaine d'écrivains emmenés par son fondateur, Michel Le Bris. Le texte dit «l'urgence de la littérature en temps de crise». «La démocratie, poursuivent ses signataires, est partout menacée, comme si nous avions perdu ce qui lui donnait sens, et qu’il s’agit de retrouver, pour la défendre».

La tentation du populisme

Salve de questions dans la salle, adressées à Erik Orsenna dont le dernier livre «Géopolitique du moustique» (Ed. Fayard) est une nouvelle plongée dans les entrailles d'une autre mondialisation. Les terribles nouvelles de l'attentat de Londres scandent l'actualité depuis samedi soir. Encore une fois, la violence aveugle l'a emporté et menacent de braquer les peuples les uns contre les autres. Le public nombreux, parmi lesquels beaucoup de retraités, s'interroge sur l'état de la France à l'épreuve du Front national, ce parti extrémiste que la région Bretagne continue de bouder (24% des voix au second tour de la présidentielle pour Marine Le Pen, très en dessous de ses 33% au niveau national). 

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Pourquoi les peuples se laissent-ils tenter par les populismes? Réponse de l'écrivain: «Plus on les humilie, plus les peuples répondent par une caricature d'eux-mêmes». La question de la diversité culturelle et des langues affleure. Et si la politique, aujourd'hui, se jouait aussi dans les livres, soupapes ultimes d'expression libre et lente: «Le calme de la lecture est le meilleur antidote à la frénésie ambiante, explique l'historienne Mona Ozouf, auteure de "De révolution en République, les chemins de la France" (Gallimard). La destruction de la démocratie se fait par la vitesse toujours plus grande exigée par les technologies numériques. La diversité s'écrase sur les autoroutes de l'information». 

Rumeurs et colère

L'historien Pascal Blanchard est spécialiste du fait colonial et de l'entre-deux-guerres. Sur le stand de son éditeur qui présente son dernier ouvrage «Les années trente» (La Martinière), il répond aux questions d'enseignants qui se demandent comment retenir l'attention de leurs étudiants. Eux aussi témoignent. La rapidité imposée par internet dans la transmission des informations engendre l'approximation, les rumeurs, la colère.

Le rapport avec la crise de la démocratie? «On oublie trop ce qui fut l'infernal engrenage des années trente, explique au Temps Pascal Blanchard. Je ne dis pas que l'issue sera la même. Mais à cette époque-là aussi, les gens se sentaient aspirés vers un futur qui leur échappait. Un monde disparaissait. Le cinéma parlant déferlait. L'univers des paysans s'écroulait. La crise de la démocratie se nourrit de failles qui deviennent des brèches, puis des cassures sociales parfois irrémédiables». 

«Réveiller les consciences»

Un festival consacré à la littérature de voyage peut-il être un remède? «Quand la parole et l'échange s'installent, quand le récit de la complexité réapparaît, l'étau des tentations extrémistes recule déjà», plaide Pascal Blanchard, devant les enseignants venus acheter son livre. Dans une autre salle, l'écrivain algérien Kamel Daoud ferraille avec l'essayiste Raphaël Glucksmann. Les deux, quelques heures plus tôt, partageaient un verre avec Edgard Morin, 96 ans. La mémoire nourrit le débat. «Etonnants Voyageurs» est, chaque année, un miroir du monde tel qu'il est et tel qu'il pourrait être.

L'écrivain américain Russell Banks, chantre des déshérités, déplore que ses personnages «votent Trump et ne sont pas encore prêts à le regretter». Mais il nuance: «La littérature peut servir de rempart si elle dit les choses comme elles sont. Elle doit servir, plus que jamais, à réveiller les consciences, à expliquer que la vie n'est pas une ligne droite simple et que la brutalité ne peut jamais tout résoudre». A la fin de son débat, Erik Orsenna a repris son téléphone portable sur lequel il fait défiler les paroles de La Fontaine, délicieux éloge de cette complexité que beaucoup voudraient voir balayer:

«Mère Écrevisse un jour à sa Fille disait:

Comme tu vas, bon Dieu! ne peux-tu marcher droit?
Et comme vous allez vous-même! dit la Fille.
Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille?
Veut-on que j'aille droit quand on y va tortu?»


«Etonnants Voyageurs» s'achève ce lundi soir à Saint-Malo (France). www.etonnants-voyageurs.com

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