Le pari, quand même, était risqué. Planter le drapeau du fantastique en pleine ville de Neuchâtel, le faire avec des films pour la plupart inconnus et y associer deux rétrospectives pour le moins spécifiques – l'intégrale du Japonais Shinya Tsukamoto et les films hollandais de Paul Verhoeven – n'avait rien d'évident. Aujourd'hui, tout indique que le premier Festival international du film fantastique de Neuchâtel, qui s'est déroulé du 25 au 28 mai et dont notre journal était partenaire, s'est montré à la hauteur de ses ambitions.

Une palette de films divers et exigeants

Sur le plan artistique, d'abord. Le plus périlleux, car les programmateurs ont tenu à offrir une palette de films aussi divers qu'exigeants. Les sept œuvres en compétition allaient de la science- fiction classique (La Sonambula, fable argentine de Fernando Spiner sur la dictature dans un pays où les citoyens seraient dépossédés de toute mémoire) au thriller sans trace de surnaturel (Chaos, du Japonais Hideo Nakata, scénario gigogne sur un faux enlèvement qui tourne mal) en passant par le conte horrifique et le grand-guignol. Pour les animateurs du festival, le grand écart consistait donc à tenter les amateurs et le grand public avec l'appât de l'étiquette «fantastique» tout en défendant une conception particulière du genre, loin des ordinaires «Bouh fais moi peur» qui firent la fortune d'Avoriaz, il y a longtemps.

Le palmarès met d'ailleurs en évidence trois films qui couvrent à leur manière les choix de cette première édition. Au terme d'une délibération de plus de quatre heures, les jurés emmenés par Tobe Hooper ont couronné Gemini, le dernier film de Shinya Tsukamoto. Cet opéra visuel narrant le duel de deux frères situés aux antipodes de l'échelle sociale décroche donc le «Narcisse» dessiné par H.G. Giger. Récompense qui ne choquera aucun festivalier, tant ce jeune cinéaste japonais confirme sa maîtrise esthétique tout en s'aventurant dans le registre du film en costumes et en décors d'époque (le Japon de 1910). Les Romands pourront s'en rendre compte en septembre prochain.

Les jurés ont davantage hésité pour le prix du jury, censé distinguer le film le plus «novateur» de la sélection, puisqu'ils y ont ajouté une mention spéciale. Tuvalu, de l'Allemand Veit Helmer, rafle le prix tandis que Blood, de Charly Cantor, obtient la mention. Tous deux sont des premiers long métrages. Quasiment muet, le premier déroule les malheurs d'une petite communauté d'excentriques rassemblés autour de leur vieille piscine communale. Celle-ci est menacée par des spéculateurs et Denis Lavant, qui joue le garçon de bains, s'escrime à la sauver. Proche du burlesque pratiqué dans certains pays d'Europe de l'Est, le réalisateur s'inspire d'Emir Kusturica, qu'il cite en employant son musicien attitré Goran Bregovic (sortie alémanique prévue pour la fin de l'été). Quant au second, il propose une troublante variation sur le vampirisme, de la drogue et de la mécanique d'une autodestruction.

Les programmateurs ont néanmoins réservé une place, en l'assumant, au grand-guignol du vendredi soir. En l'occurence, l'accablant The Convent, seule œuvre américaine en compétition, dans laquelle Adrienne Barbeau, l'égérie de John Carpenter, se réduit à la caricature d'elle-même tandis que Coolio cabotine. En revanche, Il faudra se pencher avec attention sur Promenons-nous dans les bois, événement à plus d'un titre: c'est un vrai film d'épouvante français, il est déjà vendu pour la quasi-totalité des pays occidentaux et surtout, il dépasse largement le niveau du Slasher (le genre de films où les protagonistes sont zigouillés un par un) grâce à l'onirisme réussi de son langage et de sa narration.

Un directeur

pleinement satisfait

Le pari est tout aussi réussi sur le plan populaire et critique. Lorsque les comptes seront bouclés, le festival devrait annoncer avoir atteint son objectif en terme de fréquentation, fixé à un minimum de 3000 spectateurs. Les séances de samedi soir étaient même complètes. S'il devait y avoir déficit, celui-ci ne condamnerait pas l'entreprise, estime le directeur Olivier Müller, qui se dit «pleinement satisfait». De plus, les quelque 80 bénévoles ont assuré une organisation sans accroc. Le festival naissant conserve néanmoins la fragilité propre à son statut: manque chronique de trésorerie et relations à consolider avec les sponsors et les pouvoirs publics. Chef des affaires culturelles de la Ville, Blaise Duport ne «regrette pas d'avoir eu confiance» en cette expérience, espérant même qu'elle «se poursuive». Les responsables de la manifestation vont à présent se livrer à une multitude d'analyses et de réflexions, mais il semble d'ores et déjà acquis qu'ils rempileront en 2001. Au terme de ces quatre jours, les amateurs ne peuvent qu'espérer voir la manifestation franchir aussi bien le cap de la deuxième édition, le plus difficile pour un jeune festival.