En se dotant d'une section rétrospective, le Festival de Fribourg n'a pas opté pour la facilité. Il faut dire que le cinéma du passé n'est nulle part aussi menacé de disparition qu'au sud de la planète, où sa production tient déjà du miracle permanent. Copies rares, films guère revalorisés par les nouveaux médias, cinémathèques sous-dotées quand elles ne partent pas en fumée: la sauvegarde du patrimoine ne suscite guère de vocations. Et pourtant, là-bas comme ici, il n'est pas de 7e art, de culture et même de progrès social sans mémoire. C'est armés de cette conviction que les organisateurs se sont lancés dans l'entreprise hasardeuse d'un panorama latino-américain, après celui consacré aux cinémas arabes l'an dernier. «Une aventure encore plus compliquée, presque insensée», reconnaît Beatriz Lienhard-Fernández.

A l'arrivée, ce sont une trentaine de films parmi les plus représentatifs des différents pays, du Chili à Cuba. Ce soir, l'Argentin Fernando Birri (qui, âgé de 76 ans, vit à Rome) ouvrira le programme avec deux de ses films: La Véritable histoire de la première fondation de Buenos Aires, un court métrage miraculeusement retrouvé, et surtout Les Inondés (1962), récit d'une famille évacuée lors d'une inondation, qui marie ton picaresque, documentaire et dénonciation politique. Artiste engagé pour qui «un cinéma qui n'informerait pas sur la réalité du sous-développement est un sous-cinéma», Birri est exemplaire pour la plupart des cinéastes de ce panorama, qui ont payé cette idée par une carrière contrariée. Autres invités qu'on pourra rencontrer dans le cadre du festival: l'Uruguayen Mario Handler, l'Argentin Nicolas Sarquis et peut-être la grande dame du cinéma vénézuélien, Margot Benacerraf.

«En parlant de «cinéma de rupture», on pense en général surtout aux films révolutionnaires des années 1960-70, mais nous n'avions pas envie de nous borner à cela», explique Beatriz Lienhard-Fernández, Suissesse d'origine cubaine et mexicaine qui a travaillé avec son mari, Martin Lienhard, et Marina Mottin. Leur programme remonte ainsi jusqu'à des films de référence plus anciens, comme Redes de Fred Zinnemann et Emilio Gomez Muriel, Los Olvidados de Luis Buñuel, mais aussi le mythique Limite de Mario Peixoto (1930), chef-d'œuvre muet d'une sorte de Jean Vigo brésilien. A côté des incontournables Mémoires du sous-développement de Tomas Gutiérrez Alea et L'Heure des brasiers de Fernando Solanas et Octavio Getino, ils ont par ailleurs privilégié les premières œuvres rares des cinéastes les plus connus: Rio 40° de Nelson Pereira dos Santos, Barravento (La Tempête) de Glauber Rocha, Os Cafajestes (La Plage du désir) de Ruy Guerra, Tres tristes tigres de Raoul Ruiz, Reed, Mexico insurgente de Paul Leduc.

Loin de se limiter à un genre, la rétrospective va du court métrage expérimental (La formula secreta de Ruben Gamez, Mexique) à la fiction littéraire (Dias de odio de Leopoldo Torre Nilsson d'après Borges, Argentine). A part ce dernier, à peu près tous les films ont vu le jour dans des conditions précaires. C'est sans doute là qu'il faut chercher la cohérence de la sélection. Cinéma pauvre donc, souvent fragile d'apparence dans son noir et blanc de rigueur, avec ses acteurs non professionnels et sa technique en retrait. Mais un cinéma à l'écoute des humbles et des opprimés, qui rejoint parfois la beauté du cinéma néoréaliste italien et la liberté de ton de la Nouvelle Vague française. Quand il ne s'inspire pas des formalistes russes. Aujourd'hui, la délicatesse de En el balcon vacio (Sur le balcon vide) de Jomi Garcia Ascot, réalisé par des émigrés espagnols au Mexique, passe sans doute mieux que l'idéologie anti-impérialiste de L'Heure des brasiers, long «clip» avant la lettre, mais chaque titre a indéniablement sa place dans le panorama.

Côté pratique, on déplorera juste la trop faible mise en valeur de films importés d'aussi loin pour seulement une ou deux projections, à des horaires parfois dissuasifs. Un relais du côté de Lausanne ou Zurich, au moins pour les films sous-titrés (les autres sont projetés à Fribourg avec une traduction simultanée), aurait pu donner plus de visibilité à ce travail. Quand on sait que les cinémathèques suisse et française ne possèdent chacune que deux ou trois des films programmés, on mesure mieux l'intérêt exceptionnel de ce programme!

Festival international de films, Fribourg. Jusqu'au 18 mars. Rens. au 026/341 08 35. Programme en page cinéma et sur www.fiff.ch.