Le Festival de Locarno a toujours été généreux avec ses statuettes. Malgré la création d'un Léopard d'honneur régulier, il est toujours bon d'avoir un de ces petits animaux en réserve au cas où. Cette année, l'occasion à ne pas manquer s'appelait Gérard Blain, 69 ans, cinéaste rare et revenu de loin. «Ce Léopard a pour moi plus de valeur que n'importe quel Oscar hollywoodien et César parisien merdeux et perverti!», a lancé le lauréat au terme d'un discours où affleuraient l'émotion comme la colère. L'homme cultive un caractère entier, méprise son ancien métier d'acteur et poursuit tant bien que mal un parcours à l'écart de tout compromis. Au risque de creuser sa propre tombe. Pour qui n'a jamais été confronté à l'un de ses films, leur austérité «bressonienne» et leur frontalité peuvent prendre à rebrousse-poil. Mais nombreux sont aussi ceux qui retrouvent avec plaisir ce ton unique, fruit de certaines valeurs obstinément fixes. Avec son histoire simple d'un jeune homme qui venge son père, employé d'une entreprise de travaux publics retrouvé assassiné, Ainsi soit-il n'échappe pas à la règle. La nouveauté, c'est qu'il devrait sortir sur les écrans au début de l'année prochaine.

Le Temps: Certaines scènes de votre film ont valeur de mise à l'épreuve du spectateur. C'est de la provocation délibérée?

Gérard Blain: Pas du tout! Quand j'ai vu partir tous ces gens durant le poème de Garcia Lorca, j'étais ravi: ce film n'est pas pour les cons, les aliénés, voilà tout! Je tourne comme je sens. Pour l'enterrement du père, au début, le plan est un peu long parce que je veux qu'il donne aux gens de quoi réfléchir, qu'ils sachent qu'ils finiront là eux aussi. Je m'adresse à un public sensible. Mais ils sont très peu nombreux, ceux qui connaissent encore le cinématographe.

– Vous semblez préférer ce mot à cinéma tout court?

– C'est pour moi l'expression juste. «Cinématographe» se rapproche d'«orthographe», ce qui signifie qu'il s'agit aussi d'une écriture, mais avec des images. La télévision, elle, ne peut tout simplement pas être artistique. C'est bien pour le direct, les documentaires.

– Vous êtes venu relativement tard à la réalisation. Pourquoi?

– Le désir est venu peu à peu. Entre Le Beau Serge et Les Amis il s'est écoulé une dizaine d'années, mais j'avais par exemple déjà ma petite caméra avec moi sur le tournage de Hatari. En 1963, j'ai même écrit un scénario refusé par la censure, une histoire de paras revenus d'Algérie qui devenaient des voyous. C'était inspiré de gars que j'ai connus; j'ai été para moi-même.

– C'est votre fils qui joue le rôle principal de votre dernier film, alors que vous-même n'interprétez que la voix du père…

– Je n'ai pas écrit le scénario en pensant spécifiquement à Paul, mais il a la sensibilité qu'il fallait. Je déteste les acteurs. Au théâtre, on joue; au cinéma, il faut simplement être. Moi, ça ne m'intéresse plus depuis longtemps. Dans toute ma carrière d'acteur, je n'ai pas fait un seul film vraiment bon. Si j'apparais à l'écran dans Le Pélican et Jusqu'au bout de la nuit, c'est parce que personne d'autre ne voulait le faire. Cette fois-ci, pour la voix, je me suis dit que mes fils seraient peut-être un jour contents de l'entendre.

– Avec le recul, vous pensez que votre style a évolué?

– Non. Je préfère les plans fixes, je tourne avec un seul objectif, je n'utilise jamais le son direct – une habitude que j'ai peut-être héritée des Italiens – et j'ajoute un minimum de musique. J'aime les sons purs, les ambiances enregistrées de nuit. Et tout ça finit par former un style.

– Le titre du film aurait-il une connotation religieuse?

– Non, j'entends cette phrase dans son sens commun de parfaite acceptation. Le fils a agi en moraliste et en assume les conséquences. J'ai toujours dit que mon cinéaste préféré était Robert Bresson, mais je ne partage pas ses préoccupations religieuses. Les critiques sont aussi souvent venus avec l'idée de la tragédie antique, Roland Barthes a même dit «racinienne» à propos du Pélican. Franchement, je ne me prends pas la tête avec ça. Il ne faut pas oublier que je suis un garçon de la rue qui n'a pas fait d'école! Je veux juste faire des films profondément ressentis, qui expriment des sentiments élémentaires.

– Est-ce que vous vous sentez seul dans le cinéma français actuel?

– Ça oui! J'aimais bien Pialat, mais avant Sous le Soleil de Satan. En fait, je ne supporte plus que les chefs-d'œuvre: ceux d'Ozu, Dreyer, Ford, Buñuel, Rossellini. Aujourd'hui, il faut voir des films iraniens ou japonais pour trouver quelque chose de cet ordre. Quant à moi, ça m'est bien égal de savoir ce que valent mes films. Le sens de ma vie, ce sont mes fils, et le cinéma, c'est d'abord mon gagne-pain.