«Roger m'a dit: Lis ce scénario, récris-le autant qu'il te plaira, mais souviens-toi d'un truc: il faut une scène de nu au moins toutes les quinze pages. Pas du nu intégral, mais un peu de sein, ou une jambe, juste pour que le spectateur reste accroché à l'écran. […] A New York, tout le monde pensait qu'il était très dur, tapant du poing sur la table, un gros cigare aux lèvres. […] Mais Roger est très grand, très mince et n'élève jamais la voix. Il est très gentil, suave même.» L'homme qui parle, c'est Martin Scorsese* évoquant l'expérience, en 1972, de son second long métrage, Bertha Boxcar, dont John Cassavetes dira simplement: «Marty, tu viens de perdre une année de ta vie pour faire ce tas de merde! C'est un bon film, mais tu vaux mieux que ce genre de cinéma.» Ce genre de cinéma, c'est celui du réalisateur, scénariste, acteur et surtout producteur Roger Corman, invité du Festival de Locarno dans le cadre de la rétrospective «Joe Dante et les cormaniens».

Le directeur du festival, Marco Müller, a œuvré pendant des années pour organiser l'hommage grandiose qu'il consacre pendant dix jours à la seconde génération des cinéastes passés entre les mains du très docte et avisé Roger Corman. Scorsese ou Francis Ford Coppola constituaient la première vague de ses élèves. Joe Dante, Allan Arkush, Jonathan Demme, Paul Bartel ou Ron Howard sont ceux de la seconde volée, révélée dès le milieu des années 70. Jamais des méthodes d'épicier n'ont produit autant de profit artistique que celles de Corman. Et même s'il n'accouche plus, depuis près de vingt ans, de talents aussi flagrants que celui de ses premiers employés, il convient de souligner, comme le fait Locarno de façon tout à fait juste et inédite, combien son école de rentabilité a permis à de jeunes cinéastes de réussir ce qu'il y a de plus précieux dans le cinéma américain: une indépendance dans la contrainte exercée par un système économique féroce, une recherche de l'efficacité qui n'exclut pas la fantaisie.

Né la même année que Bette Davis et Gregory Peck (1926), Roger William Corman a d'abord étudié toutes les matières nécessaires pour devenir ingénieur, comme son père. Mais depuis que sa famille a déménagé de Detroit vers Los Angeles, le jeune Roger est fasciné par le cinéma, passion qui coïncide avec la lecture intensive des œuvres d'Edgar Allan Poe. Mais patience: dans les années 60, Corman aura tout loisir de lier ses deux coups de cœur à travers une série de huit adaptations de Poe qui le rendront célèbre.

Pour l'heure, c'est-à-dire en pleine Seconde Guerre mondiale, l'ingénieur Corman s'engage comme officier instructeur auprès de l'US Navy. Trois ans et un diplôme plus tard, il décide de tout arrêter pour le cinéma. Coursier à la 20th Century Fox, il devient rapidement consultant sur les scénarios de la compagnie et décide, une fois encore, de tout arrêter: direction l'Europe pour une année sabbatique et un postgrade de littérature anglaise à l'Université d'Oxford. Le bagage est complet: Roger Corman peut enfin devenir le roi de la série B et Z, le prince du plan de tournage réduit, le grand manitou du fantastique, du polar et de l'horreur à moindre frais.

Après 28 réalisations entre 1954 et 1960, le jeune loup entame la série des Edgar Poe qui lui permet de mettre en place une structure de production qui offre un abri à des dizaines de jeunes fous de cinéma. Sa compagnie, totalement indépendante, s'appelle New World Pictures. Elle est constituée en 1970. Hormis en 1971 (Von Richthofen and Brown) et en 1990 (Frankenstein Unbound), Corman ne réalise plus. Mais il produit. Deux cents films en trente ans! Avec un flair pour engager les talents, mais aussi pour sentir les modes et imposer des concepts. Concepts de titres: inoubliables Bloody Mama, Rock'n'roll High School ou Summer Camp Nightmare. Concepts de sous-genres: on lui doit, par exemple, les plus beaux fleurons du «film de prison pour femmes» (The Big Doll House, The Big Bird Cage, etc.).

Sans académisme, mais avec une méthode où la peur et l'imagination naissent du moins, cheap mais libre, Roger Corman n'a pas construit un empire: lorsqu'il a vendu New World en 1983 pour créer Millenium, New Horizons et Concorde, il n'en a tiré que 17 millions de dollars. Aujourd'hui, il continue de produire 20 films par an, tout en consacrant une partie de son argent à la distribution aux Etats-Unis, de films d'auteurs comme Bergman ou Kurosawa. Il accepte aussi avec plaisir d'apparaître dans les gros budgets que tournent les anciens de son écurie. Élu du Congrès dans Apollo 13 de Ron Howard ou directeur du FBI dans Le Silence des Agneaux de Jonathan Demme, Corman promène sa silhouette élancée dans une industrie hollywoodienne gangrenée par l'explosion des coûts. Cette reconnaissance n'a pourtant pas altéré son goût du risque et des petits moyens. C'est sa grande fierté, l'unique chose au monde qu'il ne soldera jamais et qu'il fit figurer en titre de son autobiographie: How I Made a Hundred Movies in Hollywood and Never Lost a Dime. Comment j'ai fait cent films à Hollywood sans jamais perdre un radis.

*David Christie et Ian Thompson, «Scorsese par Scorsese», Coll. Cahiers du cinéma, 1989.

Festival international du film de Locarno, du 4 au 14 août. Rens.: 091/756 21 21.