Cinéma

Festival de Locarno: un palmarès d’une irréprochable dignité

Le Coréen Hong Sang-soo remporte le Pardo d’or pour «Jigeumeun matgo geuttaneun teullida – Right Now, Wrong Then»

Suwon, par un matin clame d’hiver. Drôle d’endroit pour une rencontre tangentielle à choix multiples, celle de Ham Chun-Su, un célèbre cinéaste venu présenter un film, et d’une jeune fille buvant un lait à la banane. Cinéaste prolixe, amateur de récits divergents avec des mises en abyme cinématographiques abondamment arrosées de sojun, Hong Sang-soo, deux ans après son léopard d’argent pour «U ri Sunhi», remporte à Locarno le Pardo d’or pour «Jigeumeun matgo geuttaneun teullida – Right Now, Wrong Then», un délicat marivaudage dans le jeu des sept erreurs. Par ailleurs, Jung Jae-young, qui tient le rôle du cinéaste hâbleur, séducteur, alcoolique, gagne le Pardo du meilleur acteur

Composé d’Udo Kier, Nadav Lapid, Daniela Michel, Jerry Schatzbeg et Moon So-ri, le jury a accordé un Prix spécial à «Tikkun», d’Avishai Sivan (Israël), un film en noir et blanc attestant d’une grande maîtrise formelle et traitant sur un mode proche du fantastique le difficile ménage du corps et de l’esprit au sein d’un étudiant hassidique revenu d’entre les morts.

Le Pardo de la meilleure réalisation va à Andrzej Zulawski, de retour au cinéma après quinze ans d’absence avec «Cosmos», un manifeste surréaliste, agaçant mais joyeux, foisonnant, inspiré d’un roman de l’inadaptable Witold Gombrowicz.

Quant au prix d’interprétation féminine, il est attribué à Sachie Tanaka, Hazuki Kikuchi, Maiko Mihara et Rira Kawamura qui incarnent Jun, Akari, Sakurako et Fumi, dans Happy Hour», de Ryusuke Hamaguchi. Ces quatre amies vivent des heures heureuses à Kobe. Le film, d’une durée de 5 heures et 17 minutes, révèle progressivement la solitude et la frustration dont les quatre amies souffrent plus ou moins consciemment.

Le palmarès de l’édition 2015 est irréprochable. Le jury a écarté les films centrés sur des dérives existentielles post-adolescentes pour récompenser des œuvres fortes et vives. Evidemment on regrette l’absence de «Suite Armoricaine» ou de «Bella e Perduta» au tableau d’honneur. Mais on peut compter sur les critiques et les jeunes pour rendre justice à ces films magnifiques. La formidable quête des racines celtiques menée par Pascale Breton reçoit le prix FIPRESCI (Fédération internationale des Critiques de Cinéma). Et le jury des jeunes distingue la fable documentaire de Pietro Marcello, avec «Arlequin et un bufflon sur les chemins napolitains».

Le public de la Piazza Grande est réputé pour son mauvais goût. Il tend à plébisciter des niaiseries au sirop d’érable comme «Monsieur Lazhar» ou «Gabrielle». Cette année, il a dédaigné un bubble-gum faisandé comme «Me and Earl and the Dying Girl» (bientôt en salles, au secours!) ou la mitraillette à gags salaces qu’est «Trainwreck», de Judd Apatow. C’est «Der Staat gegen Fritz Bauer», de Lars Kraume qui remporte le Prix du Public. Situé en 1957, dans une Allemagne qui préfère ne pas remuer la boue du passé, ce film sobre et digne relate le combat juridique, administratif et politique d’un procureur qui veut traduire en justice Adolf Eichmann, réfugié en Argentine.

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