Oui, après une édition ratatinée pour cause de coronavirus, c’était un bonheur de retourner au bord du lac Majeur, de boire des petits expressos bien serrés sur les terrasses, de revoir des films sur grand écran et de pouvoir en discuter après la séance avec des amis, de revoir l’horizon de la Piazza Grande fermé par le plus grand écran du monde ouvert sur des rêves immenses…

Il n’aura toutefois échappé à personne que la 74e édition du Locarno Film Festival était celle de la convalescence avec ses salles aux contenances limitées, ses réservations obligatoires (malheur aux vieux cinéphiles qui n’ont pas franchi le pas de l’iPhone…), ses contrôles sanitaires, la Piazza qui accueille rarement plus de 3000 spectateurs, contre 8000 et plus au temps de l’insouciance…

Les contrariétés des 18 derniers mois se ressentent sur le niveau des films présentés en compétition officielle. Coincée entre deux mastodontes, le Festival de Cannes qui a exceptionnellement eu lieu en juillet et celui de Venise qui commence le 1er septembre, la manifestation locarnaise a dû batailler pour trouver des films dignes de sa réputation. Le nouveau directeur artistique, Giona A. Nazzaro, cinéphile érudit, a fait l’impossible et aussi voulu défendre le cinéma de genre dont il est fan, mais tous les films policiers (Leynilögga, avec ses deux flics islandais qui défouraillent à tout-va) n’ont pas la grandeur du Heat de Michael Mann, objet d’une grandiose projection sur la Piazza.

Brouillamini parano-militaire

Si certaines œuvres s’avèrent admirables, comme Al-Haher, de Ghassan Salhab, Medea, d’Alexander Zeldovich, ou Petite Solange, d’Axelle Ropert, d’autres peinent à justifier leur présence dans un festival de classe A. Par ailleurs, le jury n’a pas primé les meilleurs… Mais bon, comme disait naguère Alejandro Gonzales Iñrritu à Cannes: «La Palme d’or ne couronne pas le meilleur film, mais celui qui séduit une poignée de personnes à un moment donné de l’histoire.»

Donc ce 14 août 2021, la cinéaste Eliza Hittman, l’artiste Kevin Jerome Everson, les actrices Isabella Ferrari et Leonor Silveira et le réalisateur Philippe Lacôte ont attribué le Léopard d’or à Seperti Dendam, Rindu Harus Dibayar Tuntas (Vengeance Is Mine, All Others Pay Cash), d’Edwin. Dans cette série B indonésienne au titre de western spaghetti (La Vengeance m’appartient, tous les autres paient cash), Ajo Kawir cogne dur, mais bande mou. L’huile de sangsue saura-t-elle lui rendre sa virilité? A vrai dire, on s’en fiche car cette succession de trépidantes bagarres mixtes (les femmes n’y vont pas de main morte) alternant avec des scènes sentimentales sucrées suscite au mieux l’indifférence, au pire l’ennui. Mais ce n’est qu’un moment donné de l’histoire…

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Le Prix de la mise en scène va à un très gros navet de prestige, Zeros and Ones d’Abel Ferrara, un brouillamini parano-militaire aussi imperméable que prétentieux. Filmer à l’arraché et en très gros plans des personnages qui s’agitent et s’engluent dans une nuit opaque relève-t-il de la «mise en scène»?

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Histoire de la Chine

Heureusement, Jiao Ma Tang Hui (A New Old Play) de Qiu Jiongjiong sauve l’honneur en décrochant un Prix spécial du jury: ce long (3 heures) métrage réussit à raconter l’histoire de la Chine à travers les tribulations d’une troupe de théâtre. Au moment de sa mort, tandis que les démons viennent le chercher en tuk-tuk, le saltimbanque en chef se souvient des grands événements de sa vie et du pays. Tourné en studio, assumant l’artificialité de ses décors, trouvant toutes sortes d’astuces pour figurer le passage du temps (un mur qu’on brise, qu’on reconstruit, une toile lacérée), le film combine trois niveaux de récit: la biographie des personnages, les évolutions du répertoire et la grande Histoire (guerre de l’opium, Révolution culturelle…) qui chamboule les destins personnels.

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Mohamed Mellali et Valero Escolar sont promus meilleurs acteurs pour Sis Dies Corrents (The Odd-Job Men) de Neus Ballús, et Anastasiya Krasovskaya, meilleure actrice pour Gerda de Natalya Kudryashova.

Des mentions spéciales ont été attribuées à Soul of a Beast, un drame de l’adolescence de Lorenz Merz (Suisse) et Espiritu Sagrado de Chema Garcia Ibarra, un drame comique poussant la débilité jusqu’à l’infamie.