«Cette acoustique!» Eh oui, l'acoustique… Les mélomanes, après une soirée à l'Auditorium Stravinski de Montreux, ont le même soupir de désolation. On ne sait à quoi cette salle doit sa réputation flatteuse, car le volume est tel, la réverbération si forte, le son si long à revenir aux oreilles de l'auditeur, que tout y sonne flou, mou, confus. Le directeur du festival, Christian Chorier, est le premier à s'en plaindre et les deux cantatrices qui se sont succédé lors des concerts d'ouverture, vendredi et samedi, ont dû lutter pour ne pas finir noyées sous les flots de l'orchestre – un orchestre de chambre, pourtant…

Idéal pour la musique sonorisée à laquelle il n'était pas destiné, l'Auditorium Stravinski se révèle ainsi, au fil des ans, le meilleur ennemi de la musique classique qu'il devait servir. Et contrairement à l'édifice de Jean Nouvel, à Lucerne, qui a rendu une deuxième jeunesse aux «Semaines musicales» et y a attiré un public neuf, la bâtisse montreusienne respire la raideur fonctionnelle d'un centre de congrès, qui, sans les foules qui remplissent le festival de jazz, réfrigère dès qu'on en franchit l'entrée.

La partie est donc loin d'être gagnée pour le festival, qui entend renouveler à la fois son répertoire et son public. Les salles, pour les deux concerts d'ouverture, étaient à peine remplies, malgré la diminution du nombre des chaises qui ne fait qu'ajouter au sentiment de disproportion. Quant au rajeunissement si désiré du public, il n'est visiblement pas acquis. Si l'establishment vaudois reste fidèle à son festival, encouragé par les invitations des sponsors, la moyenne d'âge de l'assistance, en ces premières soirées, n'évoquait en rien la décontraction populaire que Christian Chorier, tout au souvenir de Jean Vilar et d'Antoine Vitez, appelle de ses vœux. Mais Montreux est-il le lieu idéal à l'établissement d'un «festival citoyen»?

La première soirée, vendredi, a pourtant donné raison aux promesses du directeur, qui affirme n'inviter que des musiciens prêts à se défoncer. A défaut d'être dans la salle, la jeunesse explosait sans frac sur la scène, avec les musiciens du Gustav Mahler Chamber Orchestra et le chef Daniel Harding, 24 ans. Dès l'ouverture de Leonore III de Beethoven, chacun comprenait qu'un prodige était à l'œuvre. Harding a un physique de jockey mais une souplesse de patineur artistique. C'est l'une des plus belles gestiques de chef qu'on connaisse, déliée, féline, avec un bras gauche digne de son maître Claudio Abbado, qu'il lance aux étoiles pour y faire jaillir le son.

Harding semble suivre la musique autant qu'il la précède, par un mélange de contrôle et d'instinct, avec des tours d'improvisation qui évoquent un danseur de flamenco. Le formidable Gustav Mahler Chamber Orchestra, l'un des meilleurs orchestres de chambre, suit avec un bonheur ébloui ce chef qui fouette, bondit et accélère, au prix de tous les risques. Pourtant, la construction est sans faille. Chaque phrase a son caractère, sa sonorité, son phrasé propre. Le moindre détail exprime une idée, excite une curiosité. Daniel Harding ne réinvente pas Beethoven comme le font certains «baroqueux», mais il a compris leur leçon et avance bille en tête, avec un son allégé, sans vibrato, mais d'une splendide plénitude.

Si le reste du programme souffre de quelques imperfections dans les dosages, couvrant parfois la généreuse soprano Véronique Gens dans Beethoven et Berlioz, la Cinquième Symphonie de Beethoven, ce monument si visité, est proprement miraculeuse de puissance et d'intensité. On ne se souvient pas d'avoir entendu un chant plus fluide, plus dense, plus organiquement tendre, que dans l'Andante où bois et cordes parviennent à un dialogue idéal. Ni Finale plus débridé, avec cette accumulation de tensions, cette ardeur constante à repartir à l'assaut, à brandir la flamme de l'énergie et de l'espérance, à passer ce «toujours plus haut» qui n'est qu'à Beethoven et qui, dans la main de ce lutin déchaîné, paraît aller de soi. Laissant, au moment de l'ovation, avec le sentiment si rare d'un accomplissement…

Difficile d'aller au-delà, si bien que Marc Minkowski, le lendemain, devant les mêmes musiciens et sur les mêmes principes d'énergie, paraît d'abord artificiel. La Huitième Symphonie de Beethoven est taillée comme un jardin à la française, plus précipitée qu'allègre. Viennent Berlioz et Wagner, où Mireille Delunsch est tour à tour Herminie, puis l'esquisse d'Isolde, pour les Wesendonck-Lieder. Belle voix vibrante, grande loyauté expressive, la soprano française a le feu intérieur d'une tragédienne sans en avoir tout à fait les moyens. Le chef grenoblois, pourtant, la choie. Dans Wagner, il exploite le petit effectif pour en tirer des couleurs, des textures, des effets de profondeur inattendus, très beaux. Dans la Troisième Symphonie de Beethoven enfin, où l'on retrouve certains de ses tics issus du répertoire ancien (les soufflets, l'hypercontraste des tempos), quelque chose se libère, et les solistes du Gustav Mahler Chamber Orchestra, chauffés comme des diables, multiplient les morceaux de bravoure (les cors! les clarinettes!), rugissent d'une voix et rétablissent, à nouveau, Beethoven sur les sommets.

Deux soirées, deux triomphes. Oui, le directeur du festival de Montreux a raison de le dire: ses artistes travaillent en orfèvres. Si ce n'est pas toujours la garantie du meilleur, au moins est-on assuré que tout est fait pour qu'il surgisse. C'est aussi cela, un esprit de festival.